La pédagogie inversée, ça vous tente ? Petite rencontre avec Iannis ALIFERIS

Focus sur le remarquable travail pédagogique de M. Iannis Aliferis, Physicien et Maître de Conférences à l'Université Nice Sophia Antipolis, que nous avons suivi et accompagné dans son projet de pédagogie inversée tout au long du premier semestre. Iannis Aliferis répond à nos questions. La vidéo ci-jointe a été produite et montée par le service d'innovation pédagogique, aux bons soins de Mme Estelle Coll et de M. David Fernandez.
La pédagogie inversée, ça vous tente ? Petite rencontre avec Iannis ALIFERIS

Iannis ALIFERIS dans le studio d'enregistrement

Iannis Aliferis

 

Iannis Aliferis est physicien, Maître de Conférences à l'Université Nice Sophia Antipolis. Il enseigne l'électromagnétisme, les télécommunications, l'électronique, et les phénomènes stochastiques à Polytech'Nice Sophia, et mène parallèlement des recherches sur la diffraction directe et inverse en électromagnétisme, l'imagerie micro-onde, le retournement temporel, et les méthodes numériques appliquées à l'électromagnétisme au LEAT (Laboratoire d'Électronique, Antennes et Télécommunications, UMR CNRS 7248)

 

Mais Iannis Aliferis est surtout l'un des pédagogues les plus innovants de notre Université, qui sait utiliser les moyens numériques et techniques mis à sa disposition pour réinventer son enseignement. Il construit ses séances d'enseignement comme des ateliers, s'appuyant, en amont sur l'attractivité de vidéos synthétiques qu'il enregistre dans les studios de l'Université Nice Sophia Antipolis, durant les séances, sur l'interactivité avec les étudiants qui, seuls ou en groupe, peuvent répondre à ses questions grâce à des clickers d'utilisation très simple, et en aval sur une veille électronique qui offre à ses étudiants l'opportunité d'échanges et de débats supplémentaires. L'amphithéâtre de Iannis à Polytech redevient alors ce que les amphithéâtres n'auraient jamais dû cesser d'être : un lieu où se construit le savoir par le dialogue, le discours, l'émulation. La pédagogie de Iannis Aliferis, au fond, se rapproche de celle d'Aristote, qui avait fait de l'expérimentation et de l'observation directe la clef de sa méthode pédagogique, à la mesure de ceux auxquels elle s'adressait. Le continuateur du Lycée, c'est lui

 

Nous avons pu le suivre, à la faveur du tournage du documentaire qui lui est consacré, et mesurer à quel point ses étudiants goûtaient la liberté d'expression et de participation spontanée que sa méthode leur offre. Il a réussi son pari, et fait aboutir son projet. Pourtant, c'est avec la même modestie que celle d'un apprenti qui fait ses premiers pas, qu'il répond à nos questions. Le film ci-dessus a été préparé et monté par Estelle Coll et David Fernandez, membres de l'équipe du service des pédagogies innovantes. 

 

1) Qu'est-ce qui vous a décidé à vous lancer dans l'innovation pédagogique ? Et pourquoi avez-vous fait le choix de la pédagogie inversée ? 

 

À force de travailler sur les problèmes inverses en électromagnétisme et le retournement temporel, j'ai fini par inverser ma classe ! Bon, en réalité les choses se sont passées autrement. Depuis ma première année dans ce métier, je n'ai pas arrêté de me poser la question « comment enseigner à l'Université ? ». Je me rappelle avoir cherché dans les bibliothèques à l'époque, au début sans grand succès. Donc j'ai commencé en suivant mon intuition, en reproduisant le modèle que j'avais vu pendant mes années d'études. Mais, en tant que physicien, je savais que notre intuition peut nous mener sur des fausses pistes (sans parler des bizarreries de la mécanique quantique, il suffit de regarder ce qu'on pense intuitivement du mouvement dans la vie quotidienne : tout le contraire des lois de Newton, même après avoir fait des études de Physique ! c'était probablement le seul élément qui me restait du cours sur l'enseignement de la Physique que j'avais eu en quatrième année). J'ai continué alors à chercher des ressources, tout en essayant d'apprendre par mes difficultés, voire par mes échecs. Il y avait quelques livres qui donnaient des... recettes de cuisine, et d'autres qui étaient difficilement accessibles aux non-spécialistes en pédagogie. De façon très intéressante, ces dernières années s'est développée une nouvelle branche de publications scientifiques (des articles, des livres, des sites web) qui se positionne entre ces deux mondes : l'état de l'art de la pédagogie présenté au niveau de l'enseignant lambda, des cas concrets mais avec des justifications théoriques. Là, j'ai commencé à trouver des réponses et à changer mon propre modèle.

Au niveau pratique, une des pistes que j'aimais beaucoup sur le papier était celle des boîtiers de vote électronique (clickers). L'idée de pouvoir collecter en temps réel les réponses de tous les étudiants de façon fiable et surtout anonyme pour leurs pairs (ce qui n'est pas le cas, p.ex., d'un vote à main levée) me paraissait très séduisante, d'autant plus que, d'après les articles de recherche, ce dispositif était apprécié presque à l'unanimité par les étudiants et les enseignants. Ça changeait toute la dynamique d'un cours ! Plus j'avançais dans les études sur les clickers, plus je voyais leur pouvoir de transformation : il y avait un vrai intérêt à passer du temps à poser des questions, organiser le débat autour des réponses, créer un environnement d'apprentissage actif dans (et en dehors de) l'amphi. Il fallait donc libérer du temps en présentiel, ne pas le consacrer à la présentation de la matière mais aux activités d'apprentissage, là où le rôle de l'enseignant est encore plus précieux. C'est comme ça que l'approche de la pédagogie inversée (je préfère le terme « hybride ») s'est présentée comme une évidence, aidée par les premiers MOOCs qui venaient de démarrer et qui montraient comment on peut présenter l'information autrement que dans un amphi devant les étudiants.

À un certain moment j'ai senti que j'avais fait le tour de la bibliographie, il était temps de passer à l'application ! J'ai dû attendre, ce n'était pas simple de financer l'achat des clickers, mais en même temps les idées mûrissaient, je voyais les initiatives se multiplier un peu partout dans le monde. C'est le premier Appel à Projets du CEVU, au printemps 2013, qui a permis le lancement. Avec une équipe de collègues à Polytech'Nice Sophia nous avons présenté le projet PACTIVANS autour de la pédagogie inversée, l'apprentissage par problèmes (APP) et les clickers dans un cours classique. L'équipe du Service des Pédagogies Innovantes a su proposer une solution pour les vidéos beaucoup plus élaborée que celle que j'avais envisagée et le projet a démarré à la rentrée 2013. 

 

2) Vous avez des groupes d'étudiants d'une centaine de personnes : pensez-vous que les modèles pédagogiques dépendent du nombre ? Si oui, quel est le nombre d'or ? 

 

Les principes pédagogiques, les bases théoriques autour de l'apprentissage, sont toujours les mêmes - qu'il s'agisse d'un petit groupe d'étudiants en tutorat ou d'un grand amphi (ou même, pour aller encore plus loin, d'un MOOC de plusieurs milliers de participants). Ce qui change, évidemment, c'est la mise en œuvre : la difficulté se trouve dans la juste transcription et application des fondamentaux dans tel ou tel cadre précis. J'ai dû faire une partie de ce travail, spécifiquement adaptée à la taille de la promo et... à la configuration de l'amphi ! Bien sûr, la complexité de la tâche et les problèmes pratiques augmentent avec le nombre d'étudiants - mais la richesse des interactions aussi, comme en témoignent les forums de discussion des MOOCs ! Difficile alors de parler de « nombre d'or », sauf pour dire que, à ma connaissance, il est toujours égal à 1,618 (racine de cinq, plus un, divisé par deux) et que ça crée des proportions idéales, même quand on l'applique pour choisir à quel endroit on va accrocher un tableau !!!

L'essentiel, me semble-t-il, c'est le cadre théorique. Il ne faut pas oublier que les outils de l'innovation pédagogique ne sont que... des outils, il faut savoir s'en servir. Poser des questions avec des clickers, par exemple, peut paraître simple, mais en réalité il y a toute une réflexion, des choses à faire et d'autres à éviter, des démarches à suivre avant et après le vote ; la bibliographie nous donne des pistes de réflexion, il faut prendre le temps de la lire. 

 

3) Comment envisagez-vous l'avenir de votre discipline ? Pensez-vous que l'innovation pédagogique doit être partagée par tous ? 

 

Cela nous amène à l'autre question que je me pose constamment, depuis des années, « comment allons-nous enseigner dans dix, quinze ans ? ». J'ai l'impression que les MOOCs ont déclenché un grand changement, ils ont modifié le concept même d'un cours universitaire, j'irais jusqu'à parler de changement de paradigme (sans vouloir dire par cela que tout y est positif). Au début je voyais les MOOC comme un tsunami ; un rapport de prospection récent parle de l'avalanche qui arrive. Je ne sais pas ce que cela va donner, mais on voit que, d'un côté, la technique nous ouvre des voies vers une meilleure pédagogie, et de l'autre côté, le paysage de l'enseignement supérieur est en pleine transformation au niveau international. Le changement viendra ; je pense qu'il sera rapide et, par définition, imprévisible.

Mais l'innovation pédagogique ne peut être un « devoir ». En revanche, elle peut être une réponse aux difficultés rencontrées, une solution valide (parce que accompagnée d'une démarche scientifique avec des résultats publiés, au delà de l'effet médiatique) aux différents problèmes liés à l'enseignement. Il me semble que c'est dans cette approche qu'elle est adoptée par les enseignants.

Dans tous les cas, la recherche montre que les tentatives d'imposer l'innovation pédagogique par le haut sont, le plus souvent, vouées à l'échec. L'innovation pédagogique est un processus initié par le bas, d'autant plus qu'au début ça demande du temps et de l'énergie, comme tout changement ; le rôle d'un Établissement est, à mon avis, de créer un cadre d'accompagnement et de donner les incitatifs pour déclencher cela. Ce que l'UNS fait avec le Service des Pédagogies Innovantes et les Appels à Projets de la CFVU.