Art paléolithique : un jeu d'enfant ?

Les peintures rupestres captivent l’homme moderne depuis plus d’un siècle. Retracer leurs origines, trouver leurs significations fait, aujourd’hui encore, l’objet de travaux de recherche. Ainsi, quand un illustrateur français pense avoir résolu « la plus vieille énigme de l’humanité », il paraît difficile de ne pas interroger la communauté scientifique.

Lascaux : la vache rouge, les chevaux chinois. Chauvet et son panneau des mains négatives. La frise noire du Pech Merle. Sur les cinq continents, des grottes ornées de « dessins » captivent l’homme moderne depuis plus d’un siècle. Avant les techniques de datation, les spectateurs hasardeux croyaient à des gribouillages, à des fantaisies récentes. Bien au contraire, ces marques remontent parfois au Paléolithique, trente mille ans avant notre ère. Étrangement familières et mystérieuses à la fois, elles suscitent des interrogations. Pourquoi ces tailles, ces lieux, ces silhouettes ? Comment, dans quel but ont-elles été réalisées ? Les scientifiques démêlent les nœuds, débattent encore. Car l’exercice présente des écueils. « Dans l’étude des expressions graphiques anciennes, on est toujours pris entre ce qui va être personnel et ce qui sera de l’ordre du culturel, du social, du symbole », souligne Philippe Hameau, anthropologue à l’Université Nice Sophia Antipolis (UNS). Alors, quand un illustrateur français pense avoir trouvé la clé de tous les mystères dans un jeu d’enfant, la communauté scientifique grince des dents.

 

Dans un ouvrage paru au mois de janvier aux éditions Fayard (1), Bertrand David, avec Jean-Jacques Lefrère, suggère une idée toute simple, survenue dans la chambre de son fils. Nos ancêtres auraient réalisé les célèbres peintures pariétales au moyen de figurines, dont l’ombre aurait été projetée sur les cloisons naturelles à la lumière de lampes artisanales.

Avec son co-auteur, médecin et historien de la littérature, Bertrand David assure ainsi résoudre « la plus vieille énigme de l’humanité ». Pas moins. Le message passe bien dans les médias. Il propulse le livre dans les rayons sérieux des grands distributeurs de produits culturels. Mais le milieu de la recherche reste de glace. Dans la communauté, la « nouvelle » trouve peu, pour ne pas dire pas d’échos. Et, pour Philippe Hameau,  « il y a peu de chances que ça prenne ».

 

Loin de remettre en question la possibilité d’une science participative, cet ancien conservateur du musée du Pech Merle n’adhère pas au récit du binôme. Pour avoir rampé dans suffisamment de galeries, escaladé assez de parois, il juge le travail présenté trop ethnocentré, peu rigoureux. Pour Marcin Sobieszczanski, docteur en Art, Sciences et Techniques, l’ouvrage s’annonce également « suspect ». « La variété des si tuations ne permet pas de proposer  un seul modèle pour toutes les manifestations picturales », affirme le chercheur en sciences de la communication et en art et sciences cognitives, également en poste à l’UNS. 

 « L’idée prime sur la qualité

de la représentation »

 

Les co-auteurs du livre relèvent, dès les premiers chapitres, une série « d’anomalies » associées aux dessins préhistoriques. Ils citent, notamment, la non-évolution du trait au fil des millénaires, le choix de sites difficiles d’accès, la représentation systématique de profils, la difficulté à réaliser des figures abouties « de mémoire ». Ils s’étendent ainsi longuement sur l’aptitude technique nécessaire à la réalisation des peintures recensées. Pour eux, ces œuvres, trop parfaites, ne peuvent avoir été faites-main.

Une affirmation et des arguments très discutables, du point de vue des chercheurs de l’Université Nice Sophia Antipolis. « On peut très bien avoir, à une même époque, des cavités avec des figures réellement esthétiques et réalistes et des vestiges plus proches du schématisme pur », relève Philippe Hameau. « À la différence de la technique, dans la culture, on observe des phénomènes d’obsolescence volontaire, de retour en arrière. À mon sens, les dissonances graphiques existent et témoignent d’une élaboration véritablement artistique », ajoute Marcin Sobieszczanski.

 

Pour Philippe Hameau, l’imitation, distincte de la reproduction à l’identique, peut être une des raisons de l’acte graphique. « En somme, si un premier artiste a dessiné un cheval, un autre va sans doute faire de même, par «effet de groupe », parfois juste à côté, parfois moins bien. L’idée prime sur la qualité de la représentation », estime-t-il. D’ailleurs, selon l’anthropologue, des artistes ont pu utiliser le cheval, comme d’autres symboles et signes géométriques, pendant 25 000 ans sans chercher toujours à signifier la même chose… Le chercheur ajoute que les peintures reflètent notre système cognitif de représentations, c’est-à-dire ce que nous savons et pas nécessairement ce que nous voyons. « La plupart des représentations sont belles, pas parce qu’elles sont parfaites mais parce qu’elles suscitent en nous des choses connues». Ceci expliquerait, notamment, le peu de dessins de face. «Ce ne sont pas les plus propices à l’identification ».

 

Contre-expertise

 

Ainsi, au Néolithique, les auteurs se contentent de figurer deux bois pour signifier un cerf. En outre, pour l’anthropologue, les restes des peintures préhistoriques ne permettent pas de conclure à une habilité innée. « On peut aisément imaginer des essais réalisés par exemple sur des écorces, disparues depuis », suggère-t-il. Pour expliquer la large représentation des bestiaires, avec parfois des espèces rares, il n’écarte pas non plus l’idée d’une transmission étroitement liée à un brassage des hommes, de leurs idées et de leurs biens. Les auteurs de «La plus vieille énigme de l’humanité» s’interrogent encore sur les représentations d’un même signe, sur une paroi, à plusieurs échelles. Selon eux, la seule explication plausible serait la manipulation, par plus ou moins grand éloignement de la source de lumière, de la projection des ombres des figurines. Or, ce mystère peut s’expliquer d’une façon très pragmatique. « Si vous manquez de place sur une paroi et que vous souhaitez la marquer à votre tour, ou simplement combler les blancs, vous réduisez votre dessin ! », suggère l’anthropologue.

 

Autre point soulevé par Bertrand David et Jean-Jacques Lefrère : les  hommes préhistoriques auraient exclusivement recherché des conditions d’obscurité pour réaliser leurs oeuvres. Mais il existe un art de plein air au Paléolithique. De plus, il a certainement existé des peintures dans les parties éclairées. Plus exposées, elles ont simplement pu disparaître au gré des intempéries ou être «nettoyées» de main humaine, au fil des siècles. « Cette configuration peut enfin exprimer un choix, le désir d’aller aux limites de l’accessibilité du site. Voilà une curiosité que nous retrouvons naturellement chez les tagueurs », souligne Philippe Hameau. « La couleur, dans l’art pariétal, traduit déjà en soit une recherche de perception exceptionnelle, puisqu’elle est rare dans l’environnement minéral », relève Marcin Sobieszczanski. « Des comportements esthétiques manifestes, dans le sens où ils ne servent à rien, se retrouvent ailleurs chez nos ancêtres », précise le spécialiste. Par exemple, dans l’ornement des défunts et dans la collection d’objets insolites, du point de vue chromatique, de leurs propriétés optiques ou de leur forme.

 

L’habileté, l’esthétisme, ainsi attribués à Homo Sapiens ne présentent en réalité rien d’extraordinaire. « Il a les mêmes compétences cognitives que nous », rappellent les chercheurs.

Trêve de bavardages, Philippe Hameau fouille dans sa sacoche. Il en sort deux silhouettes d’une dizaine de centimètres, découpées dans du carton et inspirées d’un bestiaire approximatif. « Vous pouvez essayer. J’ai projeté ces figurines sur mon mur. Au-delà d’un agrandissement par quatre, les contours se floutent. Vous ne pouvez plus les suivre... ». Les auteurs de «la plus vieille énigme de l’humanité» assuraient pourtant être en mesure d’expliquer, avec leur modèle, toutes les déformations anatomiques, toutes les variations observées sur les parois.

 

« Encore aurait-il fallu s’intéresser à plus de grottes. Sur le seul site du Pech Merle, aucune des affirmations énoncées n’est valide », insiste Philippe Hameau. Marcin Sobieszczanski préfère à la démonstration du binôme l’hypothèse d’une évolution au niveau de la perception. En 1992, Emmanuel Lemaire, avec François et Jean-Noël Rouzaud, suggère que nos ancêtres ne percevaient pas leur environnement comme nous. Ils auraient pu «recevoir» les images sur un plan curviligne et non rectiligne. Les auteurs baptisent cette propriété «vision polaire». Néanmoins, les scientifiques reconnaissent des limites à leur modèle. Ils indiquent, notamment, ne pas être en mesure de « préciser si le choix de ce mode de projection s est fait de manière intuitive ou délibérée ».

 

Laurie CHIARA

 

 

 

 

 

(1) La plus vieille énigme de l humanité, 180p. Ed Fayard.

Auteurs : Jean-Jacques Lefrère et Bertrand David.

 

(2) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/pal_1145-3370_1992_num_4_1_1203