Cédric Villani : simplifier et dynamiser le système universitaire

Cédric Villani, lauréat de la médaille Fields en 2010, directeur de l'Institut Henri Poincaré est l'auteur de «Théorème Vivant», un livre écrit pour découvrir au plus près le métier de la recherche mathématique. Le scientifique, de passage à Nice, a donné une conférence au Centre Universitaire Méditerranéen, le 19 février. Il a commenté pour nous sa nomination en décembre 2013 au sein du Conseil Stratégique de la Recherche...
Cédric Villani : simplifier et dynamiser le système universitaire

Cédric Villani

Cédric Villani : J'ai participé avant, en 2012, aux Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche. Le fait de simplifier le système pour faire émerger un conseil unique de la recherche faisait partie de nos recommandations. Maintenant, il se met tout juste en place et il faudra voir à l'usage si la structure fonctionne bien, si elle se situe au bon niveau dans l'organigramme administratif. Tout en bas, souvent, votre voix ne porte pas, et tout en haut, les choses peuvent devenir si abstraites, si détachées des racines, que vous ne pouvez rien faire non plus.

 

UNS : Vous dirigez un prestigieux Institut de mathématiques. Êtes-vous plutôt favorable à une recherche d'excellence, ciblée autour de pôles thématiques, bien définis géographiquement, ou plutôt engagé en faveur d'une diversité de la recherche, sur l'ensemble du territoire national?

 

C.V :  Tout est dans la dose. «Le diable est dans les détails», pour reprendre l'expression d'usage. Trouver des endroits dits d'excellence, en tout cas spécialisés, où la matière grise se concentre sur tel ou tel problème a une importance en terme de force de frappe. Un chercheur isolé, avec un sujet sans intérêt pour son entourage professionnel, n'ira pas bien loin. D'un autre côté, ne raisonner qu'en ces termes, comme cela a été voulu il y a une dizaine d'années, a été une erreur. Il faut une fertilisation croisée des idées. Nous avons également besoin de garder en réserve des sujets qui, un jour, vont resurgir.

Il faut de la même manière conserver un équilibre entre la recherche qui va résoudre des problèmes et celle qui suit son propre cours, qui trouve sa justification en elle-même.

Le terme d'excellence a pu être sur-employé à l'occasion des réformes menées ces dernières années, notamment au moment où sont apparus les Investissements d'Avenir. Je suis passé par là, puisque j'ai porté un projet de labEx. Si on se concentre trop sur ces choses, on passe à côté d'un écosystème viable. La stratégie d'ensemble était fortement inspirée du modèle allemand. Or, le gouvernement d'Outre-Rhin est plus ou moins revenu dessus. Surtout, le processus a été vraiment chronophage et chaotique. La communication s'est avérée calamiteuse. Pourtant, le concept en lui-même n'était pas forcément mauvais. Le gouvernement a au moins fait quelque chose, et cela a représenté beaucoup d'argent injecté dans le système. Sans ce ballon d'oxygène, je n'aurais pas pu développer la moitié des actions que j'ai mises en place à l'Institut Henri Poincaré. Enfin, a posteriori, si on regarde la carte des labels d'excellence, rien de surprenant ne se dégage. Les sites lauréats se distinguaient avant même de répondre à l'appel à projets. L'approche aurait donc pu être différente, au moyen d'attributions plus directes, par exemple. Mais seul un gouvernement populaire peut se sentir capable d'une telle entreprise. Sans cela, la justification passe par le recours à un jury extérieur, avec tout ce que cela comporte de complications. Quoi qu'il en soit, globalement, de mon point de vue, il s'agit donc d'une belle opération. S'il s'agit aujourd'hui de la prolonger, pourquoi pas?

 

Cédrci Villani : conférence au CUM
 

 

UNS :  Les MOOC (massive open online course) vous semblent-ils une piste intéressante à intégrer dans l'offre de formation universitaire et à développer?

 

C.V : Oui, je suis en train d'en préparer un pour tout début 2015, plutôt d'un niveau licence ou master. J'ai aussi dans l'idée dans préparer un de niveau lycée, éventuellement accessible au grand public intéressé à se remettre au parfum. C'est un outil important à essayer, d'abord quand on voit tout ce qui a été investi outre-atlantique  dessus. L'enjeu est grand. Il s'agit de savoir si ça va remettre en cause un paradigme fondamental depuis des millénaires, qui est qu'il doit y avoir proximité physique du maître et de l'élève. Toute la vie des universités est encore conditionnée par ce principe. S'il est remis en question, nous assisterons à une vraie révolution pédagogique. Il faut essayer. Aucun doute que cela va participer au rayonnement et que cela apportera des possibilités nouvelles. Pour autant, c'est contraignant. Un Mooc, ce n'est pas juste poster votre cours sur Internet. Il faut une équipe de cinq à six personnes, un mois de tournage, plusieurs enregistrements, une trame narrative, un découpage en séquences courtes... parmi les inscrits, seulement 1% valident vraiment un Mooc. Mais en même temps, une telle plate-forme permet de toucher jusqu'à 100 000 personnes! C'est fascinant. En éducation, on ne sait jamais ce qui va marcher a priori.

 

 

Propos recueillis par Laurie CHIARA - photos Christophe ROUSSEAU