Ça c'est Charlie

Parce que l'Université veut aujourd'hui plus que jamais réaffirmer son attachement à la liberté et à la pensée libre, nous avons souhaité offrir une tribune à Jacques Araszkiewiez Maître de conférence, Chef du Département Information-Communication et Directeur de l'Ecole de Journalisme de Cannes. « Vivre en démocratie, c’est accepter de contester et d’être contesté ». Quelques jours après l’attentat contre Charlie Hebdo et les événements qui ont suivi, il nous semblait important de les évoquer avec une certaine prise de recul.

L’attentat contre Charlie Hebdo est la manifestation d’un immense ressentiment. Il avait pour objectif de terroriser une population. Il s’agissait non seulement de faire taire cette population mais également de diaboliser, au sens étymologique du terme, une civilisation, c’est-à-dire de la diviser. Cette tentative a échoué. Elle a favorisé au contraire un désir de symbolisation et donc de réunion. Le réel des problèmes évoqués est cependant tenace et n’est pas si facile à contourner. Si nous ne voulons ni ne pouvons décevoir ou nous mentir, si nous souhaitons étudiants, enseignants, et personnels rassemblés nous conformer à notre mission principale de préparation de l’avenir, alors il nous faut accepter collectivement de penser suffisamment haut la question de l’homme.

Que l’esprit des Lumières recommence à souffler en France dans l'unité du mouvement « Je suis Charlie » n'est pas douteux. Cela n’est pas la moindre des surprises. Cela aurait sans doute beaucoup amusé Cabu, Wolinski, Charb, Tignous et tous les autres ! Gageons qu'ils devaient quand même un peu savoir ce qu'ils faisaient avec leurs caricatures et ce sacré Charlie Hebdo.
« Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire », ces paroles prêtées à Voltaire résonnent en effet d’un éclat renouvelé aujourd’hui. Face à la terreur, on ne peut que se rassembler. Le flux pacifique, incroyable et émouvant de dimanche dernier relève après tout d’un même réflexe de survie. Nul besoin de partager les idées anti-cléricales de Charlie Hebdo. Tous ceux qui ont défilé – les gens sans confession  (il serait déjà trop dire qu’ils sont athées), les bouddhistes, chrétiens, juifs ou musulmans, ou encore plus prosaïquement tous les enfants, les femmes et les hommes rassemblés – étaient humblement Charlie. Tout simplement, ils étaient présents pour dire leur attachement à la liberté d’expression. 

 

Que certains, étudiants ou collègues aient pu souhaiter ne pas se reconnaître dans cette action, interpelle. Parfois, l’esprit des grandes circonstances perce et doit s’imposer au cœur même des civilisations. Il faut cependant entendre la critique. Si ces non manifestants peuvent tout à fait être attachés aux symboles constitués de l’Etat Nation voire à la manifestation elle-même, ils pressentent ce que l’affirmation d’un « tous ensemble » peut avoir de paradoxal dans une société non totalitaire. Quand bien même on la qualifierait de provisoire et de circonstanciée, ils savent ce que cette affirmation coûte d’une part en amont en terme de relecture de notre histoire et d’autre part en aval en terme de possible effondrement à venir. La mise en scène de la réalité, quelle qu’elle soit et d’où qu’elle vienne, mérite toujours d’être examinée avec circonspection. Aucun « nous » n’en est jamais le maître. Il convient en ce sens de se protéger autant des actions terroristes que de l’épuisement du fait démocratique escompté par les terroristes dans une sorte de vidage de sens du mot démocratie. 

Que l’Université se soit mobilisée avec « Je suis Charlie » rassure. Que des débats continuent entre étudiants et enseignants dans à peu près toutes les filières est rassérénant. Un long travail s’est opéré, avec la création des Etats-Nations, de séparation de l’Eglise et de l’Etat, du séculaire et du religieux. Il mérite toujours d’être commenté car il a permis au passage l’émergence d’une vérité scientifique fondée sur la réfutabilité des arguments.Cependant, sans un Dieu prévalent, les évolutions rapides de la science et des technosciences imposent à l’homme de se reconnaître dans une situation de contingence absolue. Constituer ainsi l’homme comme son propre résultat, c’est alors le situer dans une extériorité radicale et le confronter à une responsabilité inédite par rapport à son avenir. Or, si l’humanisme a pu montrer au Xxème siècle ses limites, le nouvel humanisme lié au développement du cybernétisme informationnel ne rend pas forcément plus optimiste. La question posée : «  Quel avenir pour l’homme dans une société centrée sur les données ? »  n’a pas à ce jour reçu, malgré toutes les utopies véhiculées, de réponse vraiment convaincante. Toutes les tensions d’ordre communautaire voire immunitaire ne manqueront pas d’augmenter d’ici là en conséquence. 

 

Dès lors l’enjeu se situe clairement du côté de l’information, qu’on conçoive cette dernière au sens informationniste du terme ou bien encore sous l’angle du journalisme. S’il s’agit de liberté d’expression et du travail des journalistes, le propos n’est pas de défendre le journalisme de l’excitation verbale et des psychoses de simplification massives épinglées par Sloterdijk. De ce point de vue la médiatisation de l’attentat contre Charlie Hebdo et de ses suites méritera pour le moins commentaires et remarques concernant le respect de sa déontologie par la profession. Il faut cependant prendre quelques précautions dans la critique. En réalité, nous ne suivrons pas Sloterdijk sur le fond. Cette dénonciation du journalisme est en effet bien trop connue. Elle relève des spécificités de la promesse démocratique. Jacques Derrida a démontré que de tous les régimes politiques, la démocratie est le seul qui assume d’être une construction historique, ce qui l’oblige à se définir comme perfectible. Il n’y a aucun autre système politique qui intègre cette idée de perfectibilité. Une promesse, par définition, est dans l’attente de l’à-venir. Ce qui implique nécessairement la critique du présent. Vivre en démocratie, c’est accepter de contester et d’être contesté. Autrement dit, le premier devoir d’un démocrate, c’est de contester ce qui se présente comme démocratie de fait au nom d’une démocratie à-venir, d’une démocratie idéale. Consubtantiellement au fonctionnement démocratique, la presse « est nécessairement moins libre, moins indépendante, plus marchande, plus polémique, moins idéelle, moins idéale que la liberté de la presse ». Ce sont les mots de Cynthia Fleury, enseignant chercheur en philosophie politique travaillant sur les phénomènes de travestissements démocratiques, alors qu’elle répondait devant une assemblée de journalistes à la question : « Le journaliste est-il nécessairement imparfait ? » La discutante ne manquait pas de citer Tocqueville : « Pour recueillir les biens inestimables qu’assure la liberté de la presse, il faut savoir se soumettre aux maux inévitables qu’elle fait naître ».

 

L'UNS est Charlie ; elle sera encore Charlie demain parce que nous sommes Charlie, parce que je suis Charlie et vous aussi (ou pas si vous préférez, c'est sans importance)  !

Etudiantes Soutien sur les marches du palais des festivals Liberté

Un crayon pour défendre la liberté  

soutien à Charlie Hebdo l'IUT est Charlie

charlie Cannes

Jacques Araszkiewiez

Directeur de l’Ecole de journalisme de Cannes

Chef du Département de l’IUT Nice Côte d’Azur

 

Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication

Université Nice Sophia Antipolis 

Le présent article est écrit en hommage à toutes les victimes des attentats en France et ailleurs, aux journalistes de Charlie Hebdo et au journalisme dans son ensemble pris en otage partout dans le monde, au nom de la déraison et parfois de la raison.

crédits photo : J.A. et service communication