Monnaies virtuelles : côtés pile et face

Réalités nouvelles, parfois méconnues, les monnaies virtuelles et complémentaires s’immiscent dans les transactions courantes, en particulier depuis les années 2000. Expriment-elles des fantaisies ou de réels mouvements de défiance vis-à-vis des monnaies officielles ?

Échangés cartable au dos, au milieu de cercles éphémères, les cartes de jeux de rôle et les auto-collants à effigies diverses ont toujours autant de succès dans les petites cours bitumées du primaire. Avant d’apprendre à retirer de l’argent au guichet et de s’inventer une signature, les consommateurs des quatre coins du monde ont su attribuer une valeur à de petits rectangles de papier. Des transactions convenues ont rythmé leurs intermèdes récréatifs. Ces échanges ont marqué leur appartenance active à une communauté, à un groupe d’individus détenteurs d’une devise partagée. Pourtant, il leur aurait été difficile, pour ne pas dire périlleux, d’abattre ces cartes devant une caisse enregistreuse. Et si cet obstacle se trouvait levé ?

Si des commerçants décidaient de rejoindre le cercle ? Votre devise de pacotille accéderait au statut de monnaie complémentaire. Rien de révolutionnaire, toutefois. « Le free banking, la circulation de monnaies parallèles, a longtemps été chose commune, pour connaître son apogée au 19e siècle en Ecosse », rappelle Dominique Torre, Professeur d’Economie à l’Université Nice Sophia Antipolis et chercheur au GREDEG (1). Si, maintenant, tout cela était dématérialisé ? Exit pièces et billets froissés au fond des poches. Envolées les sueurs froides devant la machine à café ou l’horodateur, insensibles à la carte de crédit. Soit, le système Moneo est né. « Une façon de définir ces supports serait de les assimiler à une sorte de billet électronique, susceptible de s’échanger de manière immatérielle au moyen des technologies du virtuel », propose Maëlle Della Peruta, doctorante au GREDEG .

Si, enfin, des plateformes numériques permettaient en plus des aller-retour de ces monnaies complémentaires vers la monnaie officielle, par exemple l’euro ? Alors, pourquoi ne pas imaginer que leurs taux de conversion fluctuent ? Ces monnaies complémentaires pourraient donner lieu à un engouement ou au contraire à une désaffection, provoquant des bulles spéculatives en faveur de la monnaie complémentaire ou de la monnaie officielle.. Et tout ceci se passerait volontiers des circuits bancaires habituels. Voilà se profiler le très médiatique Bitcoin, star des nouvelles expérimentations liées aux monnaies virtuelles.

 

Une devise et une expérience à mort programmée

 

Or, ces devises échappent à la réglementation. Leurs utilisateurs peuvent s’en servir pour des transactions ou des réserves de valeur échappant à la fiscalité. En conséquence, comment empêcher les employeurs de rémunérer leurs salariés en monnaie virtuelle ? Pourquoi ne pas troquer son assurance vie contre un compte en Bitcoin, ne pas régler son mobilier de décoration suédois en sol-violette (2)? Il n’y a pas de réponse unique à ces questions. Toutefois, « ces systèmes reposent sur la confiance. Vous ne pouvez pas utiliser ces monnaies comme bon vous semble. Elles demeurent très communautaires », prévient Maëlle Della Peruta. Sur le site français bitcoin.fr, l’onglet « quoi faire avec », présente en effet une liste plutôt modeste des paiements possibles.

Alors, comment les monnaies virtuelles se font-elles connaître ? Derrière leur renommée croissante, se cachent  généralement un programme de fidélité, une éthique, une idéologie... Mais aussi des soupçons de pratiques douteuses. Dans le cas du Bitcoin, désormais réputé pour la flambée de son cours sur fond de crise chypriote, la devise puise ses racines dans un discours de rupture vis-à-vis du contrôle par l’Etat, de l’émission bancaire de la monnaie.

« En cela, le Bitcoin fait penser à un système anarchiste désireux de s’émanciper de toute institution publique », note Maëlle Della Peruta. « Ceci rappelle les points de vue  libertariens, formulés par des ultralibéraux opposés à toute forme de contrôle, et accusant les banques centrales de tous les maux. Les tenants de ce point de vue préconisent la concurrence des monnaies et la déréglementation de l’émission monétaire », ajoute Dominique Torre. Mais le véritable envol de la devise pourrait venir de sa totale opacité. Les détenteurs de Bitcoin bénéficient en effet d’un anonymat difficile à lever. Une aubaine, pour blanchir de l’argent sale ou organiser une évasion fiscale. « À défaut de pouvoir réguler, les Gouvernements pourraient alors être tentés d’interdire les monnaies virtuelles », poursuit l’économiste. Quelle que soit la nature du « déclic » la monnaie s’échange ainsi aujourd’hui (3) au taux insolent de 1Bitcoin pour 70 euros et des poussières.

 

Spéculation : les anti et les pro

 

Pour qui aurait envie de s’y frotter, il est aussi possible d’installer un logiciel libre sur son ordinateur et de mettre ses compétences en informatique au service du groupe. Les bénévoles deviennent alors des « mineurs ». Ils suivent des transactions, participent à la sécurisation du système, contre rétribution. Dans le meilleur des cas, un individu non solvable pourrait donc accéder à cette monnaie. S’il
« touche sa bille » sur les places boursières, il pourra même spéculer et, pourquoi pas, gagner gros.

Néanmoins, Bitcoin s’avère une devise et une expérience à mort programmée. En effet, chaque « pièce » correspond à une combinaison de chiffres et de lettres unique et impossible à restaurer, même en cas de perte accidentelle. Or, il a été décidé de ne créer qu’un nombre
« d’immatriculations » limité. 21 millions d’unités virtuelles pourront ainsi circuler, peut-être prospérer sur un coffre-fort dématérialisé d’ici à 2140, puis, à moins de changer les règles, il sera temps de déclarer la partie finie. En attendant, à défaut d’être stable, l’envolée du taux de change s’accompagne de l’entrée en jeu d’importantes plate-formes comme Wordpress ou MEGA.  En janvier 2013, se crée BitPay, sorte d’Avatar de PayPal. Fin mai, le fonds d’investissement Bit Angels décide de soutenir les startups impliquées dans le développement des produits et des services liés à la monnaie électronique.

Mais ce sont d’autres monnaies, anti-spéculatives et qualifiées cette fois de «complémentaires» qui pourraient marquer le plus durablement nos habitudes de paiement. Le sol-violette (4), par exemple, naît en 2011 à Toulouse à l’initiative de la municipalité. Devise « solidaire », « elle ne se substitue pas à la monnaie officielle (libératoire), car elle sert un but différent », souligne Dominique Torre. « Elle demeure un intermédiaire des échanges, mais avec pour objectif de favoriser le développement économique local », précise Maëlle Della Peruta.

 

Monnaies complémentaires, une autre Histoire

 

Avec les années 2000, ces monnaies « sociales », ont connu un essor remarquable, notamment dans les milieux hispanophones.
« Les banques de temps, des systèmes d’échange de services, ou de « valheures », se développent sur ce modèle, maintenant y compris en France », explique Dominique Torre (5).   « Plus au Nord de l’Europe, des idées similaires existent, davantage portées par des intellectuels disons « new age », indique l’économiste. Cette idée de revenir au troc, d’échanger des services exempts de cotisations sociales, implique évidemment de promouvoir des transactions « au noir ».

En Inde, un projet  expérimental subventionné par l’Etat et le groupe Tata est en cours de développement. Il finance notamment la thèse de Maëlle Della Peruta. Pour la première fois, un pays prend les rênes d’une plate-forme pour le développement d’une monnaie virtuelle solidaire et sociale. « Destinée aux populations non bancarisées, cette expérience intervient en support aux systèmes de distribution alimentaire public », développe la doctorante. L’idée est de donner accès à des services bancaires sans compte. « Comme les individus visés détiennent en revanche presque tous un téléphone mobile, le projet consiste à leur donner un moyen de paiement grâce à cette technologie dont ils disposent », précise Maëlle Della Peruta . À terme, l’expérience devrait permettre de vérifier si un modèle de monnaie virtuelle peut jouer son rôle d’inclusion financière pour une population et donc s’il propose une piste plus viable que ses prédécesseurs. La Recherche fondamentale intervient ainsi, nécessairement, en amont, afin de considérer un modèle économique dans un contexte socio-politique précis.    

Laurie CHIARA