Les cahiers Recherche et Innovation : entretien avec Sylvie CHRISTOFLE

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Depuis à peine vingt ans s’élaborent en France des recherches sur le Tourisme de Réunions et de Congrès. Sylvie Christofle est sans doute une des pionnières de ce sujet. Les chercheurs qui se sont aventurés sur ce thème restent toutefois dans notre pays, malgré la croissance de l’activité des congrès dans le monde, assez rares. Ce n’est pas le cas dans les pays anglo- saxons et plus en encore en Asie où cette recherche, appelée aussi « Conference tourism » ou « Convention tourism», fait partie du dispositif global des investissements pour attirer des congrès sur les destinations et pour se positionner sur la scène internationale.

09-07-2018

Pourquoi vous êtes-vous spécialisée pendant des années sur l’étude des congrès ? Vous donnez même un nom à ce champ de recherche dans un de vos ouvrages " le Tourisme de réunions et de congrès " (TRC).

Intéressée par la thématique du Tourisme dès les années 1985-1990, durant mes étudesd’architecture et de géographie urbaine, j’aifondé mon travail de recherche sur les congrès, une thématique quasi-inconnue à l’époquedans le milieu de la géographie académique et qui a eu beaucoup de mal à être reconnue en France.

Excessivement peu de chercheurs français,voire européens, s’intéressaient au TRC. Un Que-Sais-Je ? signé de l’expert français RobertLanquar, associé à GC Fighiera et G. Vrtunic, date de 1980, un article de Jean Labasse de 1984 et un texte de Céline Rozenblat de 1993 ont longtemps été quasi-esseulés dans les revues scientifiques géographiques hexagonales. Ma thèse de doctorat et mes articles sur le sujet datent des années 1997 et suivantes.

En France, en géographie surtout, travailler sur le tourisme dans les années 1990, et même encore de nos jours, est considéré comme un champ très mineur, et travailler sur le Tourisme de Réunions et de Congrès, c’est le mineur dumineur. Ce domaine n‘étant pas accepté ni véritablement comme un champ scientifique, ni comme un champ sociétal intéressant, il m’amême été dit pendant longtemps que cen’était pas du tourisme et que cela ne devaitpas être dans le champ scientifique de la géographie du tourisme.

Donc pendant des années, j’ai défriché le terrain dans tous les sens du terme. C’est le côtépionnier qui m’a fait me spécialiser.

Quelles sont les thématiques les plus importantes de votre travail sur le TRC ?

Le TRC est une activité prenant place essentiellement dans les espaces urbains et métropolitains, ma spécialité de recherche ;c’est parallèlement un secteur complexe et hybride, dont les facettes sont touristiques, bien sûr mais aussi scientifiques, économiques, communicationnelles, politiques voire diplomatiques... Cette activité impacte des espaces très différents, villes moyennes et métropoles, lieux dits touristiques (de loisirs)et lieux dits d’affaires,à toutes échelles.

La littérature scientifique en la matière étant, en France peu développée ou, comme àl’international, souvent focalisée sur desaspects partiels ou des études de cas, je me suisdonc tournée rapidement, en plus de l’analysedescriptive et factuelle classique des liens TRC- Destinations, vers la compréhension de la structuration et du fonctionnement du TRC en sa globalité, ses relations avec le(s) territoire(s),son rôle d’interface multiscalaire. Je me suis notamment intéressée à démonter les rouages de cette activité, à en saisir l’évolution, à réfléchir aux trajectoires de villes et de métropoles et à modéliser les systèmes socio- spatiaux découlant du TRC.

La question fondamentale, que j’ai portée dèsles années 1990 : en quoi et comment développer les flux de congrès et de réunions internationales dans une ville participaitactivement à l’internationalisation du lieu, à soninsertion dans les réseaux multiples de la mondialisation, à sa croissance économique, à une meilleure image... dans le cadre de stratégies territoriales volontaristes impulsées par des acteurs.

Et par rapport à cette question, vous avez notamment publié des cartes très parlantes sur l'activité des congrès. Quels sont les grands mouvements aujourd'hui dans la géographie des congrès ?

Après une diffusion et multiplication des évènements congressuels dans les pays occidentaux et au Japon au cours des années 1960 et surtout 1980, la géographie des congrès internationaux est, depuis les années 2000, de plus en plus partagée entre les places fortestraditionnelles (pays d’Europe, notammentoccidentale, Etats-Unis, Japon, dans les capitales et grandes métropolesinternationales et touristiques) et l’Asie (Coréedu sud, Singapour, Thaïlande, plus modestement Chine, Malaisie etc.) sans oublierl’Australie. Le nombre de congrès internationaux va croissant ; de nombreuses localités et même des pays (Chine par exemple) ont compris l’intérêt économique mais également scientifique, médiatique d’accueillir de grandes réunions ; par conséquent, des politiques d’urbanisme et d’aménagement liées au TRC, de construction, d’agrandissement de palais et centres de congrès, d’hôtels de réunions, d’aménités touristiques, de transport etc. associées à des stratégies de valorisation ou de renforcement d’image touristique ont eu lieu ou se déroulent actuellement pour augmenter les flux congressuels dans les territoires. La croissance économique, touristique, scientifique, politique des grands pays émergents, notamment asiatiques, accompagne et renforce les déplacements liés aux réunions et aux congrès.De par l’expérience en accueil de réunions de haut niveau, le poids dans la mondialisation économique, scientifique, politique, diplomatique etc., l’excellence des équipements touristiques, des transports, des savoir –faire, le rayonnement et l’image, les pays occidentaux et le Japon restent au top mais la concurrence est devenue extrêmement intense.

Est-ce qu’aujourd’hui la situation de la Recherche sur le TRC s’est améliorée en France, et notamment sa reconnaissance dans le champ du Tourisme ?

Il y a encore peu de lieux pluridisciplinairesconsacrés à l’étude du tourisme, alors que, dans les pays anglo-saxons et asiatiques, existent les « tourism studies » et les « event studies ». Des gens, quelle que soit leur origine géographique, leur origine disciplinaire, travaillent ensemble sur des recherches.Pendant longtemps en France, c’était mal vu.

Cela s’est amélioré ces dernières années, maison est encore très disciplinaire: si on est géographe, si on est sociologue, on doit faire du travail de géographe ou de sociologue. Cela change depuis très peu de temps, quelques années à peine. Le nouveaudirecteur du CNRS dit aujourd’hui que lapluridisciplinarité doit être largementdéveloppée dans les études. L’optique changeparce que les contrats de recherche financés sont obligatoirement pluridisciplinaires.

Et de nos jours, le Tourisme de Réunions et de Congrès n’apparait plus comme un sujeticonoclaste. Les portes se sont ouvertes, le TRCpeut faire partie des thèmes d’un colloque sur le tourisme. Il donne lieu à plus de recherche dans notre pays (Sébastien Bedé en Sciences de Gestion, Nathalie Fabry, en Sciences Economiques, par exemple) même si la thématique reste encore modestement choisie par les chercheurs, qui n’en font d’ailleurs pas leur spécialisation de recherche.

En revanche, le TRC est maintenant un sujet de plus en plus analysé dans la littérature scientifique internationale dans les pays anglo- saxons et asiatiques (Singapour, Corée du Sud, plus récemment Chine etc.) particulièrement en Sciences de Gestion, Management, Economie voire Econométrie.

Qu’en est-il justement des recherches sur le TRCà l’international ?

Dans les pays anglo-saxons, même dans les années 1980-1990, une thèse sur la thématique du tourisme était jugée aussi intéressante que lereste. Il n’y a pas eu ces blocages dans la tête des gens qui se traduisaient par des blocagesinstitutionnels et qui aujourd’hui nous mettenten retard, il faut le reconnaître.

De manière générale, les Anglo-saxons sont plus pragmatiques que les Français. Casquette de chercheur ou pas, si une personne apporte une idée intéressante et qui peut servir, on va lui laisser la parole. Elle pourra essayer de faire quelque chose.

Et en plus du monde anglo-saxon (Etats-Unis, Canada, Australie, ...), il faut regarder du côté asiatique. Je me suis rendu compte de quelque chose de très simple, très efficace et très clair : à partir du moment où le nombre de congrès dans le monde a commencé à croître, les Chinois, les Coréens du sud, notamment, les gouvernements, ont commencé à comprendre que cela pouvait rapporter del’argent, donner une image favorable au pays,attirer des gens pour ensuite créer sur place, etc.., ils se sont mis à financer la recherche publique et privée, parfois très fortement, et donc à attirer des chercheurs (très loin de ce qui pouvait se faire en France).

Des chercheurs qui ne travaillaient pas sur cette thématique, s’y sont alors intéressés. Ils publiaient directement en anglais selon les critères de la littérature internationale et très rapidement ont réussi à faire connaître leurs travaux sur le TRC.

Les Etats-Unis, l’Australie ont été longtemps lesplus en avance. Maintenant, ce sont les pays asiatiques. Beaucoup de chercheurs asiatiques écrivent sur le TRC : des Singapouriens, des Coréens du Sud, des Chinois. Singapour et la Corée du Sud ont dépassé la France et la majorité des pays européens en termes de recherche et d’accueil de grands congrès internationaux. Depuis une quinzaine d’années, ils sont au sommet. Les gouvernements ont décidé que le Tourisme et le TRC devenaient des priorités ou en tout cas des vecteurs importants du développement du pays. Ils ont investi de l’argent dans la recherche appliquée, ouvert des palais des congrès, mis en place des stratégies de communication : c’est une politique globale. Les Taïwanais aussi écrivent des choses intéressantes. Une grande part de l’Asie s’engage dans les congrès : la Chine a construit une soixantaine de palais des congrès internationaux en moins de 20 ans; la Thaïlande, d’abord très orientée sur le tourisme de loisirs, se positionne sur le créneau des congrès depuis quelques années, et élève son rang dans le classement des destinations mondiales de congrès.

Est-ce que vous avez l'impression que les professionnels des congrès s'intéressent aux travaux de recherche de leur domaine ? En quoi est-ce important aujourd'hui de développer une recherche sur les congrès ?

Globalement, j’ai l’impression que les professionnels des congrès s’intéressent assezpeu voire pas du tout aux travaux de recherche dans leur domaine, mais c’est un peu normal.De manière générale, les professionnels sont assez peu intéressés par la recherche fondamentale dans leur champ quotidien, pour deux raisons: premièrement, ils ont souvent le « nez dans le guidon », même dans des métiers où cela peut être décisif, par exemple les médecins. Ils liront à la limite des revues professionnelles ; deuxièmement, chez beaucoup de professionnels, et dans letourisme c’est souvent le cas, reste l’idée duchercheur fondamental, complètement éloigné de la réalité, dans sa bulle.

Pourtant de nos jours, dans notre société de communication et de connaissance, le transfert de connaissance dite savante vers la société, les professionnels y compris, est un point important.

Je pense qu’on peut s’enrichir des deux côtés. Pour le transfert de savoir complexe, il faut quechacun fasse un pas vers l’autre. Les chercheurs doivent faire un pas vers les professionnels en étant plus simples, en étant plus synthétiques dans ce qu’ils font, plus percutants. Et les professionnels pourraient faire plus d’effort aussi, par exemple en invitant des scientifiques lors des réunions professionnelles.

Cette manière de faire se développe néanmoins et il m’est arrivé d’être invitée récemment pour une conférence auprès de professionnels dans le cadre del’European Chapter Summit de l’ICCA(International Congress and Convention Association). Mais c’est encore très rare alors qu’il y a des pays où c’est beaucoup plus courant. L’échange de savoir entre larecherche fondamentale et la recherche appliquée, dans les pays anglo-saxons, le rapport avec les professionnels sont plus simplesqu’en Europe en général, et qu’en France en particulier.

Et puis, il est vrai qu’il est plus facile de faire lelien en Médecine entre la recherche fondamentale et son application dans des médicaments qu’en sciences sociales avec leurs applications professionnelles.

C’est tout l’intérêt justement de lieux d’interfaces, d’événements d’interfaces, par exemple les Journées Internationales du Tourisme (JIT) que je porte avec des collègues de la Maison des Sciences de l’Homme et de laSociété Sud Est (MSHS Sud-Est) : nous invitonsdes chercheurs et c’est ouvert gratuitement à la fois au monde académique et au grand public.

Il faut aussi citer des initiatives comme la revue ESPACES qui a édité au moins deux hors-séries,sur le tourisme d’affaires et sur le tourisme de congrès, et qui forme un pont entre professionnels et chercheurs, en leur donnant lapossibilité d’écrire sur le même support.

En tout cas, c’est en travaillant tous ensemble,chercheurs et professionnels, qu’on peut, dansun univers qui devient de plus en plusconcurrentiel, se démarquer. D’autres pays l’ont beaucoup mieux compris que nous. C’estun peu dommage.

Enfin, votre recherche s’ouvre aussi à d’autreschamps. Vous vous intéressez notamment à d'autres domaines du tourisme, les festivals, la question des outils de mobilité : est-ce parce que vous voulez changer d'objet de recherche ou construisez-vous de nouveaux ponts pour penser aussi l'activité des congrès dans le champ plus large de l'événement ?

La lecture d'auteurs internationaux et particulièrement de D. Getz (initiateur des "Event studies") dans les années 2005-2008 a élargi mes centres d'intérêt à l'évènementiel touristique en son ensemble, et m'a incitée à réfléchir au congrès dans le champ de l'évènement, notamment en villes. J'ai alors commencé des travaux sur la caractérisation du système interfacique Tourisme/Evènement et sur la place des réunions internationales dans ces processus d'usage spatio-temporel des territoires à visées touristiques, qui se sont multipliés ces dernières années.

Bien sûr, je m'intéresse toujours aux spécificités du TRC international, que j'ai synthétisées et regroupées dans un manuel à usage des étudiants, des enseignants et des professionnels, édité en 2014 sous le titre de "Tourisme de réunions et de congrès : mutations, enjeux et défis".

Actuellement donc, mes travaux continuent d'explorer le champ scientifique de l'évènementiel touristique, suivant mes deux lignes directrices d'intérêt :

  • théorisation et modélisation des systèmes socio-spatiaux Tourisme/Evènement ;
  • analyse des relations multiples et complexes (enjeux, stratégies, actions, impacts...) liant acteurs (politiques, économiques...), territoires (destinations) et évènements touristiques, qu'ils soient congressuels, mais aussi culturels, etc.

La recherche propre sur le TRC est, quant à elle,très loin d’être épuisée. Ses travaux sont de plus en plus nombreux. Elle s’ouvre et s’approfondit.Que les chercheurs n’hésitent pas à s’y engager.

Contact avec Sylvie Christofle, Géographe : sylvie.christofle@unice.fr





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