Agriculture durable : De puissants verrous au croisement de logiques de rendement et de préservation de l’environnement

Agriculture durable : De puissants verrous au croisement de logiques de rendement et de préservation de l’environnement
Par Aura Parmentier Cajaiba, Projet structurant «Eco-Système d’Innovation et Apprentissage» (ESIA)

 

Que l’on considère la consommation d’énergie, d’eau, la production de biens de consommation ou encore les transports, le besoin d’une transition écologique est aujourd’hui incontesté, et le secteur agricole n’y échappe pas. La rationalisation de la production agricole associée à la mécanisation et à l’usage de produits chimiques se trouve remise en cause. Ce modèle construit sur une logique de rendement des cultures « pour nourrir la planète » est progressivement doublé d’un second objectif de « préservation de l’environnement ». Ce domaine est triplement incité à évoluer. Premièrement, il est établi que les pratiques agricoles uniquement productivistes ont un impact négatif sur l’environnement. Deuxièmement, l’impact sur les travailleurs agricoles questionne aussi la profession. Enfin, pour le consommateur, les produits « bio » sont maintenant une alternative valable.

Il existe déjà des solutions alternatives, parmi elles, les Produits de Bioprotection et de Biostimulation (PBB), on parle aussi volontiers d’outils de lutte biologique ou de Biocontrôle. L’UCA et l’INRA ont investi le domaine de la bioprotection via le projet interdisciplinaire structurant BOOST (Plant Bioprotection & Biostimulation) qui vise à renforcer la recherche et la diffusion d’innovations agriculturales en lutte biologique. Le projet Valbio (VALuation du BIOcontrôle) auquel est associé le GREDEG traite de la diffusion et de l’acceptabilité des innovations de bioprotection et de biostimulation dans le cadre de BOOST.

Cette thématique de diffusion d’innovations agricoles fait écho aux travaux pionniers dans le domaine sur la diffusion du maïs hybride (Ryan et Gross, 1943). Malgré la prise de conscience grandissante des problématiques écologiques et au vu de la triple contrainte qui s’applique au secteur, les PBB peinent à être diffusés. Force est de constater que le modèle dominant reste l’approche chimique. A quoi est liée l’intégration lente des méthodes de biocontrôle ?

L’intégration d’approches alternatives aux chimiques est en pratique compliquée notamment du fait de logiques propres aux deux classes de produits. Ces logiques s’expriment à différents niveaux : la nature du produit, les pratiques agriculturales, les législations et les marchés. Des verrous peuvent être repérés.

Concernant la nature des produits de protection des plantes, les produits de PBB diffèrent en de nombreux points des produits phytosanitaires chimiques. Ils sont développés à partir du vivant. Il peut s’agir de microorganismes (bactéries, champignons…), de macroorganismes (insectes, acariens…), ou de substances sécrétées par ces organismes. Ils sont plus sensibles aux conditions du milieu dans lequel ils sont exposés et se décomposent en éléments organiques, ce qui les rend potentiellement moins polluants pour l’air, les sols et les nappes phréatiques. Cet avantage en termes de pollution est une contrainte en termes de conservation et d’application.

Les pratiques agriculturales sont encore aujourd’hui ancrées dans les logiques qui ont été développées en parallèle de l’élaboration puis de l’expansion de la « révolution verte » terme consacré dans les années 70 pour désigner le modèle agricole valorisant la mécanisation et la chimie. Aujourd’hui les pratiques – depuis les outils de planification jusqu’aux outils de travail de la terre – sont adaptées aux caractéristiques propres des produits chimiques. Ces pratiques et outils sont parfois adaptables aux PBB, mais le plus souvent des adaptations techniques et organisationnelles sont nécessaires pour valoriser l’utilisation des PBB.

Au plan des législations, les PBB sont soumis à la législation sur l’utilisation de produits phytosanitaires depuis 2001 et les procédures associées sont dérivées du chimique. Répondre aux critères législatifs demande parfois une certaine inventivité aux acteurs du biocontrôle. Les entreprises doivent, d’une part, intégrer une dimension juridique à leur activité et, d’autre part, réorienter leur processus de R&D de manière à produire des résultats conformes – i.e. des produits « homologables ».

Enfin, l’ensemble du marché auquel se destinent les produits de bioprotection est imbriqué à la chaîne de valeur des produits agroalimentaire. Elle internalise dans sa chaîne de valeur celle de l’agriculture. Chaque fois qu’un acteur de la grande distribution annonce des critères en termes de « résidus chimiques » dans les produits, cela se répercute auprès des producteurs.

Ces 4 niveaux de verrous constituent les grands thèmes des recherches menées par l’équipe Valbio. Comprendre les interactions des différents acteurs et identifier des leviers d’action nous informe donc sur les dynamiques de la transition écologique dans le domaine agricole.