Augmentation des défaillances d'entreprises? Le GREDEG dans l'Economie de Nice Matin

Quelles conséquences la pandémie aura-t-elle sur les défaillances d’entreprises? Éléments recueillis par Karine Wenger le 30 octobre 2020, auprès de Lionel Nesta, chercheur au Gredeg à Sophia Antipolis et co-auteur d’une étude sur le sujet.
Augmentation des défaillances d'entreprises? Le GREDEG dans l'Economie de Nice Matin

Lionel Nesta, Chercheur au GREDEG (Photo de Karine Wengler)

Alors qu’a débuté le confinement acte II, l’étude publiée au début de l’été sur la solvabilité des entreprises affectées par la pandémie est plus que jamais d’actualité. Réalisée à la demande du ministère de l’Économie par Lionel Nesta et Mattia Guerini du Groupe de Recherches en Droit, Economie et Gestion (Gredeg) de l’Université Côte d’Azur, elle court jusqu’en avril 2021 et montre que la pandémie a eu un impact soudain, brutal et important sur la solvabilité des entreprises hexagonales.

Les chercheurs ont analysé les données de plus d’un million d’entreprises hors fonction publique, autoentrepreneurs, artisans et associations.

"L’étude se fonde sur un modèle de simulation où les entreprises minimisent leurs coûts de production dans un contexte de chute brutale de la demande, commente Lionel Nesta, par ailleurs professeur des universités à Université Côte d’Azur, chercheur associé à Sciences Po Paris OFCE et chercheur à Skema Business School. Elles deviennent insolvables dès lors qu’elles ne peuvent plus honorer leurs engagements auprès de leurs employés, fournisseurs et partenaires financiers."

80% d’augmentation des défaillances

L’impact de la pandémie est brutal: "On prévoit une augmentation de 80% des entreprises qui auront des problèmes de solvabilité, affirme Lionel Nesta. 2020 ne sera finalement pas si mauvaise mais 2021 sera, elle une année extrêmement compliquée."
En France, dans un contexte hors Covid, il y a 1,4% (soit entre 50.000 et 60.000) de la population des entreprises qui connaissent une situation de cessation de paiement. Cette valeur passe à environ 2,5%, "Près du double, ce qui représente entre 100.000 à 120.000 défaillances d’entreprises au total".

Le mécanisme de sélection du marché est grippé

Cette augmentation correspond à une hausse de 80% de faillites.
Un chiffre impressionnant que module Lionel Nesta. "Dans l’étude, nous avons aussi simulé un scénario à deux vagues comme nous le vivons actuellement et nous nous sommes rendu compte qu’après un premier pic de faillites, la situation, sans s’améliorer, restait stable." 

Pourquoi? "Peut-être que certaines entreprises sont plus exposées que d’autres au risque Covid et qu’une fois expurgées par la première vague, les sociétés restantes résistent mieux...", s’aventure le chercheur qui invite à la prudence sur ce résultat.
Pour l’heure, le chiffre des recours aux procédures collectives [mise en liquidation et redressement judiciaire, ndlr] affiche une baisse de 40%, "Ce qui peut s’expliquer par le gel des procédures jusqu’à fin août et le temps de latence administratif, souligne Lionel Nesta. Il n’est d’ailleurs pas dit que l’administration aura les capacités pour faire face à toutes ces procédures."
Autre explication: les aides (activité partielle, fonds de solidarité et PGE) mises en place par l’État ont eu un impact positif profond. "En mars 2021 et sur le million d’entreprises étudiées, nous évaluons à près de 12.000 le nombre de firmes restées solvables grâce au dispositif d’activité partielle."

Des impacts divers selon le secteur, la taille et région

L’étude met également en lumière les effets différenciés par secteur, taille et région de la crise. Les micro et grandes entreprises sont exposées au risque de faillite alors que les PME et ETI sont plus solides.

Un phénomène qui est loin d’être anodin car une grosse entreprise qui meurt, c’est tout un écosystème – fournisseurs, prestataires – qui est impacté. Sans négliger les conséquences sur le pouvoir d’achat des collaborateurs qui se retrouvent sans emploi.

Concernant les secteurs, l’hébergement-restauration, les services aux ménages et la construction sont exposés aux défaillances d’entreprises alors que les entreprises issues du commerce et de l’industrie manufacturière sont affectées dans une moindre mesure. "Il faut se rendre à l’évidence, reprend le chercheur, on ne reviendra pas à notre point de départ car le choc est asymétrique. On peut penser que certaines filières reviendront à un niveau d’activité pré-Covid mais avec le développement inéluctable du télétravail, des secteurs comme l’aéronautique, le transport aérien, voire l’automobile, vont être durablement affectés. Quant à notre territoire spécialisé dans le tourisme, il devrait enregistrer une augmentation importante des faillites."

Une crise prolongée

Cette asymétrie a également, comme le montre l’étude, des répercussions pernicieuses.
En temps normal, le marché joue son rôle  il garde les entreprises viables et exclut celles les moins efficaces. "Mais là, on voit qu’il n’est plus capable de trier le bon grain de l’ivraie, le mécanisme de sélection du marché est grippé, s’inquiète Lionel Nesta. Même avec un dispositif d’activité partielle, les entreprises qui sont productives et donc en bonne santé économique deviennent insolvables à cause de ce choc sans précédent."
Cette antisélection se constate surtout dans l’hôtellerie, la restauration et la construction où la part d’entreprises efficientes qui deviennent insolvables est multipliée par douze. C’est tout un tissu productif qui vieillit prématurément.
Là où le bât blesse, c’est que cette crise n’est pas due à un système économique obsolète: "Le tissu productif est viable et cela signifie que l’on ne reviendra pas à notre capacité productive d’avant-Covid." Et de conclure : "Ce choc n’est pas transitoire mais permanent."

Plus d'intervention  de l'Etat?

Selon Lionel Nesta, la crise s’annonce longue.

Comment alors régénérer le tissu productif? "En relevant les défis de l’environnement, du développement durable et de la transition numérique, estime-t-il. Si on rapatrie des activités industrielles, il faut les positionner sur des marchés à très haute valeur ajoutée. Il ne faut pas produire des voitures ou des avions plus rapides mais plus propres. La globalisation n’est pas forcément négative mais on ne peut pas attendre de nos entreprises qu’elles produisent des biens de qualité avec des salaires de pays émergents."
D’où la proposition de l’étude que les pouvoirs publics aident financièrement les quelque 14.000 entreprises productives mais illiquides en raison de la crise de la Covid-19.
"Si l’Etat rachète les fonds propres de ces sociétés, le coût estimé serait au 1er janvier 2021 de 3 Mds€, commente le chercheur. Ce qui serait relativement peu par rapport à tout ce qu’il a déjà injecté. S’il décide de contribuer aux fonds propres de toutes les entreprises insolvables, indépendamment de leur viabilité – quelque 31.000 –, l’estimation du coût serait de 8 Mds€. On a fait d’autres simulations où les pouvoirs publics paieraient tous les coûts fixes des entreprises et ils se situeraient entre 20 et 25 Mds€." 
Cette politique qui, certes, peut être qualifiée de discrimination partielle peut se mettre en place via un guichet public où les entreprises prouveraient leur bonne santé mais insolvabilité.
Et si l’on se soucie beaucoup des faillites et l’antisélection, il faut aussi poser la question de l’entrepreneuriat et du renouvellement de l’appareil productif par la création d’entreprises et l’investissement dans celles existantes. Lionel Nesta est, pour sa part, dans l’expectative.

"Je pense que pour l’instant, l’investissement privé est atone. Bien évidemment, il y aura des entreprises nouvelles mais leur nombre sera réduit. Et de souligner dans ce cas également, l’intérêt de la prise de participation de l’Etat."