Projet 3 : Usages scientifiques, sociaux et politiques de la race

Porteurs de projet

  • Valérie PIETRI (URMIS) ;
  • Xavier HUETZ de LEMPS (CMMC)

Laboratoires et/ou équipes UNS concernés

Partenaires

  • TELEMMe (UMR 7303 – CNRS – Aix Marseille Université)
  • Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (Aix Marseille Université) – Programme transversal « Récits de soi – Méditerranée, Afrique – Individus, communautés, circulations culturelles, XVIe-XXIe siècle »
  • Université d’Addis-Abeba, Ethiopie, National Museums of Kenya, Nairobi, Mombasa
  • Catholic University of Eastern Africa, Nairobi, Kenya
  • Kenyatta University, Nairobi, Kenya
  • NICH, National Institute of Culture and History, Belize
  • CIESAS, Centro de Investigaciones y Estudios Superiores en Antropología social, Mexique
  • UQROO, Universidad de Quintana Roo, Mexique
  • LIA CIRESC (Centre International de recherches sur les esclavages)
  • UNESCO

Personnes réellement impliquées (effectif global + détail nom, statut, laboratoire) : 11

  • Marie-Pierre BALLARIN, URMIS
  • Arnaud BARTOLOMEI, CMMC
  • Giulia BONACCI, URMIS
  • Elisabeth CUNIN, URMIS
  • Benoît GAUDIN, URMIS
  • Yvan GASTAUT, URMIS
  • Jean-Luc GAUTERO, CRHI
  • Xavier HUETZ de LEMPS, CMMC
  • Valérie PIETRI, URMIS
  • Philippe POUTIGNAT, URMIS
  • Jean-Luc PRIMON, URMIS

Objectifs

Ce projet a pour objectif de développer une analyse des usages sociaux et politiques de la notion de « race » dans une perspective diachronique et comparative permettant de mettre en lumière à la fois les spécificités et les logiques sociales communes, mais aussi les dynamiques de circulation des acteurs, des objets et des idées entre les aires géographiques (Europe, Afrique, Amériques et Asie) et les temporalités considérées (du xvie au xxie siècle).

Le contexte de « retour de la race » qui marque l’actualité des sociétés occidentales conduit, en effet, à s’interroger sur les phénomènes de « biologisation » du social s’appuyant sur les progrès récents de la génétique qui apportent une nouvelle forme de légitimité scientifique aux interprétations fondées sur l’idée d’une transmission héréditaire non seulement des caractères physiques, mais aussi des capacités cognitives, voire des aptitudes culturelles et sociales des individus et des groupes partageant une « origine » commune. De telles interprétations, entre généalogie et génétique, conduisent à une reconfiguration des rapports à l’ancestralité, mais aussi à l’altérité dans un processus d’essentialisation des différences qui peut aussi bien conduire à soutenir des prétentions/légitimations à la domination sociale que des revendications émancipatrices. Notre approche consiste ainsi à questionner ces usages sociaux et politiques de la race en confrontant les débats contemporains aux usages plus anciens de la race et en comparant dans la longue durée les espaces territoriaux à l’échelle mondiale.

- Usages savants de la race et racialisation des catégories sociales : Les membres du projet se proposent de développer une approche réflexive de la notion de « race » telle qu’elle est élaborée dans le discours savant (scientifique, philosophique, théologique, juridique…) comme discours polémique et historicisé, en mettant l’accent sur les usages sociaux et politiques qui en sont faits. L’idée de race a, en effet, connu des évolutions de sens qui ne sont pas linéaires ou univoques, mais qui ont donné lieu à des interprétations divergentes selon les champs disciplinaires et selon les théoriciens et les institutions qui occupent ces champs, ce qui permet une multitude d’appropriations et d’instrumentalisations, à la croisée du biologique et du social/culturel/religieux. On s’interrogera en particulier sur les usages différenciés de la « race » dans les pratiques de catégorisation des individus et des groupes (enquêtes scientifiques, statistiques et administratives, statuts juridiques) en insistant sur la manière dont ont été prises en compte les apories des approches discriminantes face à l’unicité/infinie variété du genre humain à travers les figures du métis, du créole, de l’esclave et de l’affranchi, du sauvage, du païen, du monstre… et les alternatives théoriques à la racialisation des catégories sociales. Si ces usages discursifs ont durablement ordonné et profondément imprégné les sociétés plurielles, ils doivent être confrontés aux réalités évolutives du fonctionnement social. Les taxinomies raciales théoriquement les plus tranchées comportent toujours des porosités où se nichent des transfuges, des familles inclassables et des catégories intermédiaires. L’émergence ou la disparition de ces groupes entraînent parfois des recompositions des discours comme des catégorisations mais, en tout cas, ils sont des points privilégiés d’observation.

- La race : identité assignée, identité assumée, identité reniée : Les processus de racialisation apparaissent étroitement liés à l’émergence de sociétés coloniales et/ou de sociétés esclavagistes, même si le lien n’est pas systématique. Dans ces contextes très spécifiques, l’assignation d’identités raciale exprime les relations de domination entre colonisé et colonisateur, entre maître et esclave dans un rapport dialectique qui n’exclut pas les phénomènes de résistance et d’appropriation, de la même manière que la construction d’une identité raciale du colonisé ou de l’esclave participe également de celle du colonisateur ou du maître. La construction sociale des races peut ainsi être envisagée selon les approches développées par les Whiteness studies comme une co-construction, dans le face-à-face entre « blanc » et « non-blanc ». Un face à face qui connaît des moments forts de (re)configuration lors des premières confrontations à l’altérité (découverte du « Nouveau monde », premières fondations coloniales), mais aussi lorsque les rapports de domination sont remis en question (révoltes et soulèvements, abolitions de l’esclavage, indépendances) et peuvent conduire les groupes stigmatisés à revendiquer l’appartenance à la catégorie raciale qui leur a été assignée (« Blackness », « négritude »). Toutefois, ces confrontations ne se résument pas à une opposition binaire, notamment dans les espaces coloniaux où les phénomènes de métissage ont été anciens et massifs, où l’importation d’une main d’œuvre non autochtone, d’abord servile puis, après les abolitions, sous contrat (coolies) a posé à nouveaux frais la question de l’autochtonie des populations. Par ailleurs, une partie de l’enquête sera consacrée aux phénomènes de refus de l’assignation raciale en contexte non colonial (Afrique de l’Est).

- Sortir de la race : émancipation, réparation, dé-racialisation : La question des conséquences de l’esclavage reste d’actualité, que ce soit au travers de la mémoire, de la demande de réparations ou du maintien de formes de discrimination et d’inégalité socio-raciales. Dans les Amériques et la Caraïbe, où les abolitions sont anciennes, les mobilisations ethniques contemporaines (African-Americans, afrodescendants) s’ancrent dans la dénonciation d’une « citoyenneté de second rang » liée à l’héritage de l’esclavage. Au sud de la Méditerranée (Maghreb, Afrique de l’ouest), la frontière entre esclavage et non esclavage est perméable et l’esclavage reste inscrit dans les structures sociales. En Afrique de l’Est, l’esclavage a longtemps été passé sous silence et les descendants d’esclaves sont socialement et politiquement marginalisés. Il s’agit ici d’analyser les logiques de continuité/ discontinuité des configurations sociales liées à l’esclavage, en interrogeant à la fois la « sortie » de l’esclavage, les caractéristiques des régimes esclavagistes et les productions culturelles et politiques liées à l’esclavage. L’enjeu de l’accès à une pleine citoyenneté peut ainsi s’articuler à celui de la construction d’une identité nationale qui dépasse les clivages hérités de l’esclavage. Par ailleurs, il s’agit de questionner les catégories d’ « esclave » et de « descendant d’esclave » afin de mieux comprendre les logiques de différenciation (race, statut, couleur, apparence, appartenance, etc.) dans et après l’esclavage. Même dans les sociétés post-coloniales, mais non post-esclavagistes, une partie au moins des catégorisations raciales anciennes continuent, par des filiations historiques complexes, d’imprégner les représentations et les classifications sociales.

Dans cette perspective, le premier objectif est de mettre en commun des travaux généralement divisés par discipline, aire géographique et temporelle afin de favoriser une meilleure connaissance de nos questionnements, de nos méthodes, de nos sources, de nos résultats dans le cadre d’un workshop (première session prévue en janvier 2015). Du point de vue de la méthode, en articulant sources archivistiques (missionnaires, coloniales, locales) et informations orales (méthode de l’observation participante et recueil des discours contemporains sur les sites), l’approche interdisciplinaire sur la longue durée permet d’envisager la continuité des processus sociaux et des enjeux identitaires en cours.

Organisation d’activités scientifiques :

- Journée d’étude en partenariat avec Aix Marseille Université (MMSH et TELEMMe) sur « L’enquête généalogique et les reconfigurations identitaires : de la « pureté de sang » aux tests ADN » (2015-2016)

Financements externes (ANR, Région, Europe...)

Ce projet a bénéficié d'un financement CSI en 2016.

Manifestations scientifiques

Bilan des activités (2015)

20 janvier 2015 : Réunion de mise en place du groupe de recherche et du séminaire.

27 février 2015 : Séminaire Usages identitaires de la race : Récit de vie et généalogie :

  • Marie-Pierre Ballarin (URMIS) « Récit de vie et généalogie : les descendants d’esclaves à Rabaï (Kenya, XIXe-XXIe siècles) »
  • Valérie Piétri (URMIS) «  Récit de vie et généalogie : un parcours de recherche autour des pratiques socio-culturelles de la noblesse d’Ancien Régime »

17 avril 2015 : Séminaire Usages politiques de la race : Race et catégories administratives :

  • Elisabeth Cunin (URMIS) : « Contrôler l'immigration des "étrangers noirs": négociations administratives dans le Mexique post-révolutionnaire ».
  • Xavier Huetz de Lemps (CMMC) : « Les usages légaux et coutumiers des catégories ethno-raciales en situation coloniale. Le cas des Philippines au XIXe siècle ».

24 avril 2015 : séminaire URMIS :

  • Claude Olivier Doron (Paris VII) : « Autour du texte "Un nouveau paradigme de la race ?" (La Vie des Idées, 31 mars 2014) ».

10 juin 2015 : Conférence en partenariat avec l’Axe 3 de la MSHS :

  • Bertrand Jordan (Directeur de recherche émérite CNRS – Biologie moléculaire) : « Usages scientifiques de la race : Race et génétique ».

25 septembre 2015 : Séminaire :

  • Héloïse Hermant (CMMC) : "Essentialisation de la noblesse, transmission de l'excellence et thaumaturgie royale : pour une histoire des usages politiques de la race".

20 novembre 2015 : Journée d’études Usages scientifiques de la race : Race et santé :

  • Agnès LAINE (IMAF/URMIS, Paris Diderot) : « Le normal et le pathologique dans les débuts de la biologie moléculaire : le parangon hémoglobine ».
  • Jean-Paul LALLEMAND-STEMPAK (CENA, EHESS) : « Les ghettos afro-américains, laboratoire de la médecine sociale ? »
  • Sarah ABEL (Mondes Américains, EHESS) : « Les usages sociaux des tests ADN d’ancestralité au Brésil et aux Etats-Unis »