Du Baron Von Derwies à Simon Patino

Paul Georgevitch Von Derwies (1825 - 1881)

Le Baron Von Derwies ?... Un personnage que n'auraient renié ni Balzac, ni Zola, ni Gogol. Car c'est bien là un personnage de comédie humaine, mâtiné d'esthétisme et de haute finance, confronté à un drame personnel.

Personnage au passé énigmatique et à la destinée fulgurante : simple professeur de piano chez un banquier russe qui l'initie aux arcanes de la spéculation, il se signale par la suite comme ingénieur, propriétaire des lignes de chemins de fer russes (celles du futur Transsibérien), banquier florissant et ami du Tsar Alexandre II... Ce baron d'origine balte (d'où le " Von ") paraît de noblesse trop peu ancienne pour la haute société russe, qui l'admet mal dans ses salons. Peu importe : le baron s'était promis de se retirer au soleil lorsque sa fortune serait faite et il tient parole dans les années 1870, alors qu'il n'a encore que quarante-cinq ans.                           

Il désigne Valrose à ses architectes et fait sortir de terre l'une des plus belles propriétés de la Riviera. Il y vit des saisons d'hiver dédiées à la musique, autant celles qu'il écoute en solitaire que celles dont il est lui-même le compositeur (comme Les Regrets ou La Comesse de Lascaris), avec des affinités électives pour Beethoven et Rossini. Son blason de fantaisie, que l'on retrouve fréquemment dans l'ornementation du château, résume en partie le baron Von Derwies : un coeur surmonté d'un heaume ailé, lui-même sommé d'une étoile... Pour un homme de coeur né sous une bonne étoile ! Trois motifs sont d'ailleurs récurrents dans le répertoire décoratif de Valrose : l'étoile, symbole d'un idéal d'équilibre pour tout bon compagnon ; le chérubin, ou petit Eros, qui renvoie à la symbolique amoureuse ; un profil féminin en médaillon correspondant, soit à un idéal féminin d'après les canons classiques, soit à un profil réel mais qui n'est manifestement pas celui de la Baronne... 

D'abord retiré et peu sociable, il finit par inviter à ses soirées musicales cette même haute société qui le tolérait si mal en d'autres lieux... Il se fait mécène et donateur, organisant à Valrose des concerts et des opéras de prestige qui rivalisent avec les meilleurs spectacles d'Europe. Il engage des cantatrices de renom et leur fait les honneurs de la véritable isba russe qu'il a fait venir d'Odessa par bateau... A la saison chaude, il migre avec épouse, enfants et musiciens dans une autre propriété fastueuse, aux balustrades de cristal et au parc en amphithéâtre, non loin de Lugano, en Suisse.                                                                                                

Tout pour être heureux ? Cet homme à l'abord glacial et au visage fermé, que l'on avait surnommé " Le Masque de Fer ", est un père affectueux. La mort prématurée de sa fille Véra en 1881, l'année même où le Tsar Alexandre II est tué dans un attentat, le frappe de plein fouet. Deux piliers de son existence disparaissent. Prémonition ou pas, avant de se rendre aux obsèques de sa fille, à Bonn, il rédige son testament. Il mourra d'une crise cardiaque dans le train du retour.                                                                                                                                                        

Son épouse et son fils cherchent très vite à vendre Valrose. La Reine Victoria, elle, songe à le louer mais son Trésorier lui conseille l'Hôtel Régina, moins onéreux. Trois banquiers russes finissent par acquérir Valrose, puis ensuite le milliardaire bolivien Simon Ituro Patino. L'installation de l'Université, en 1965, sauvera la propriété du lotissement et du démembrement par les promoteurs...                                      

Valrose, classé Monument Historique depuis 1991, demeure aujourd'hui l'un des plus beaux sites de la Côte d'Azur : château resté quasiment intact, parc aux essences rares et servant encore d'étape écologique pour les oiseaux migrateurs, Campus parmi les mieux situés d'Europe.

En Valrose s'est accomplie la résolution du Baron Von Derwies...            " Il est temps de vivre la vie que tu t'es imaginée "
                                                                                                                                                                      [Henry James ]
Madame la Baronne...

Deux portraits monumentaux, conservés au Musée Masséna et au Musée des Beaux-Arts de Nice, témoignent de deux personnalités bien différenciées qui ont marqué Valrose, celles de Véra Von Derwies (1831 - 1903) née Titz par Alexandre Cabanel (1871) et de Madame Serge Von Derwies, sa belle - fille, par Benjamin - Constant (circa 1878).

1871 : le château de Valrose vient d'être terminé et constitue, avec son parc aux essences rares, l'une des propriétés les plus belles du Sud de la France. Véra Nicolaievna Titz, épouse du Baron Von Derwies, peut désormais y recevoir la société la plus titrée de la Riviera.    

 A. Cabanel : Véra Von Derwies (h/t, 1871) - MIusée Masséna, Nice

Alexandre Cabanel (1823 - 1889) lui, est au sommet de sa carrière, reconnu comme l'un des meilleurs peintres académiques de son époque, sollicité par les noms les plus prestigieux, reçu dans les meilleurs salons. Ses Vénus, Odalisques et autres Phèdre ont des bras blancs et des regards scrutateurs que l'on n'oublie pas. Il satisfait des commandes pour Napoléon III, Louis II de Bavière, le Tsar de Russie... Alexandre Cabanel est donc chargé de peindre le portrait de la Baronne Von Derwies.

Cette femme tournée de trois-quarts en tenue presque stricte, avec sa robe d'étoffe beige relevée d'un châle de mousseline, est-elle bien l'épouse de l'un des hommes les plus riches de Russie, ami et protégé du Tsar Alexandre II ? Est-ce donc là une femme qui vivra encore plus d'un quart de siècle, par-delà bien des remous ?

Ce visage mince et singulièrement triste, d'une tristesse spectrale, se détache sur un fond sombre, un damas vermillon relevé de motifs jaune foncé et bordé sur la droite d'un pilastre de marbre noir ou plaqué d'ébène. Simples détails qui laissent toute la place à cette figure trop peu embellie pour ne pas être vraie. Et comme Cabanel ne pouvait pas se contenter d'un visage, il a peint en virtuose les effets de transparence de la mousseline. Ce n'est donc pas un portrait mondain, même si l'on sait que seule une femme de la haute société peut porter un tel clip en turquoise à son corsage et une si belle étoffe sur ses épaules. C'est le portrait d'un drame bourgeois que l'on devine derrière cette tristesse. Amertume, deuil, maladie ? Que faut-il donc deviner en 1871 derrière ce visage ? La baronne Von Derwies avait tout pour être heureuse et l'était donc si peu... comme si elle symbolisait, au pinacle de la réussite sociale, le prochain naufrage d'une vie, d'une famille et d'une fortune.

Benjamin-Constant : Madame Serge Von Derwies (h/t, c. 1878) -  Musée des Beaux-Arts, Nice

Cabanel avait pour habitude de recommander volontiers ses bons élèves. Il en a donc été probablement ainsi auprès du Baron pour Benjamin Constant (1845 - 1902), auteur de peintures murales pour la Sorbonne, l'Opéra-Comique et, surtout, portraitiste attitré de la bonne société anglaise.

Assurément, l'épouse de Serge Von Derwies ne s'inquiétait pas pour l'avenir. C'est bien de face, sereinement et avec un léger sourire de circonstance qu'elle pose pour Benjamin-Constant. En élégante à la taille bien prise, avec un riche sautoir en perles retenu par un clip de diamants, prête à recevoir ses hôtes de la soirée. Le grand bassin du château de Valrose, bordé de frondaisons, figure en arrière-plan et en contre-bas tandis qu'elle pose devant une balustrade en pierre ornée de motifs quadrilobés. Le peintre a composé ce décor à partir d'éléments distincts car une telle terrasse, surplombant le bassin, n'existe pas à Valrose. Les quadrilobes se retrouvent seulement sur la décoration faîtière qui somme la toiture du château et délimite un chemin courant. Rien à voir avec cette terrasse, où quelques feuilles à terre rappellent que l'on se trouve dans un parc un peu venteux...

Portrait monumental, typiquement mondain, bordé d'un cadre vert et or digne des fastes de la vieille Russie tsariste. Inutile de chercher là une autre expression que celle d'un luxe et d'une élégance de convention. Ce portrait est presque l'antithèse de celui de la baronne Von Derwies. Benjamin-Constant décrit une apparence ; Cabanel dépeint une réalité. De l'une à l'autre, il y a la force d'un peintre - et, sur fond d'opéra de Verdi, la force du destin...

Poutiloff, Ivanoff et Lessine

Trois noms qui semblent directement extraits d'une pièce de Tchékhov... Ce sont les patronymes de trois financiers russes qui avaient dû, en leur temps, envier quelque peu Von Derwies et, comme tout homme d'affaires témoin de la faillite de son semblable, surveiller le devenir de ses biens pour s'en porter acquéreur au moment opportun. Ainsi fut fait... En 1912, soit treize ans après la faillite de la banque Von Derwies, trois financiers russes, parmi les plus éminents, font donc l'acquisition de Valrose pour 2,5 millions, soit le quart de la valeur initiale du domaine. Il s'agit de Son Excellence Alexis Poutiloff, ancien sous-secrétaire d'Etat aux Finances, conseiller d'Etat et président du Conseil d'administration de la Banque russo-asiatique (mais non rattaché aux Usines Poutiloff) ; Grégoire Lessine, "citoyen d'honneur" et banquier ; Alexis Ivanoff, directeur de la Banque russo-asiatique.
   
Leur principal mérite consiste à préserver le domaine dans l'état d'origine, sans rien modifier dans l'ameublement ou l'agencement des jardins, confiés dès lors à Wladimir Fabrikant, ancien assistant de Joseph Carlès. De cette époque date sans doute le court de tennis que l'on relève sur un plan de 1913, à la hauteur de l'actuel bâtiment Dieudonné. Valrose traverse donc la Première Guerre mondiale sans autre dommage que d'accueillir des manifestations musicales, des fêtes de bienfaisance et quelques réfugiés. En 1920, soit huit ans plus tard, Simon Patino versera le double de la somme payée par Poutiloff, Ivanoff et Lessine pour acquérir Valrose.

Katia

Parmi les promeneuses de Valrose, il en est deux qui sortent pour le moins de l'ordinaire... Katia et Victoria.
La princesse Catherine Yourevski, née Dolgorouki (1847 - 1922) est restée célèbre sous le nom de Katia grâce au roman de la princesse Bibesco (Katia, le démon bleu du Tsar Alexandre) et à ses deux adaptations cinématographiques : celle de Jacques Tourneur (1938) avec Danielle Darrieux et John Loder, puis celle de Robert Siodmak (1959) avec Romy Schneider et Curd Jurgens. Katia, épouse morganatique du Tsar Alexandre II, a été l'une des plus prestigieuses habituées de Valrose.

Lorsqu'elle s'installe définitivement à Nice en 1891, dans la très belle Villa Georges (aujourd'hui détruite) du boulevard Dubouchage, la princesse Dolgorouki s'accompagne de tout un cortège de souvenirs et de nostalgie qui la suivra bien au-delà de la Révolution d'Octobre 1917, puisqu'elle s'éteindra le 15 février 1922 à l'âge de soixante-quinze ans, dernière Tsarine mais sans couronne.

Son idylle avec le Tsar, de trente ans plus âgé qu'elle, avait débuté en 1864 lorsqu'elle n'avait alors que dix-sept ans. Leurs trois enfants n'ont jamais été reconnus comme appartenant à la famille impériale, bien que le décès de l'impératrice Marie Alexandrovna, en 1880, ait permis un mariage morganatique. Mais Katia n'a pas eu le temps d'être couronnée impératrice... 1881 est aussi pour elle l'année d'un naufrage. Celui d'une belle histoire qui s'achève en couleur de deuil, pour cette élégante promeneuse qui arpentait les allées de Valrose en se rappelant qu'Alexandre II avait rêvé de se retirer avec elle sur la Côte d'Azur.

Victoria

Qui est cette vieille dame obèse qui se promène en " poneychair " traîné par un âne ? La reine de Grande-Bretagne et d'Irlande, impératrice des Indes.

Durant cinq années, entre mars 1895 et mai 1899, la reine Victoria (1837 - 1901) a en effet pris l'habitude de séjourner dans le quartier de Cimiez, Nice "station d'hiver" lui étant fortement recommandée par ses médecins. Elle descend initialement au Grand Hôtel de Cimiez, dans ce quartier excentré que les aristocrates anglais colonisent de plus en plus. La Villa Liserb, toute proche, est d'ailleurs louée par la princesse Béatrix, fille de Victoria.

La reine d'Angleterre se plaît suffisamment à Nice pour que les investisseurs de l'époque envisagent rapidement un projet d'envergure : bâtir un palace destiné à accueillir la reine et sa nombreuse suite. Ce sera donc le Regina (1895 - 1897), qui domine magnifiquement la colline de Cimiez et dont le bâtiment d'angle, surmonté de la couronne d'Angleterre, abrite les appartements particuliers de Victoria. L'architecte en est Marcel Biasini (1841 - 1913), maître d'ouvrage de plusieurs villas bourgeoises dont la Villa Les Palmiers (siège actuel des Archives Municipales), le bâtiment du Crédit Lyonnais (15, avenue Jean Médecin) et, bien sûr, la "sortie Cimiez" de Valrose. Cette sortie constitue en fait une entrée spectaculaire vers les sinuosités et les surprises architecturales du Parc, nichées dans une abondante verdure.

Deux ans à peine après le début des travaux, le Regina est en mesure d'accueillir Victoria. Il s'en faut néanmoins de peu que le grandiose édifice de Biasini soit délaissé pour Valrose... La reine Victoria en apprécie les oliviers et les ombrages, au point de faire savoir qu'elle serait prête à louer le Château. C'est la période, entre 1896 et 1899, où Paul Von Derwies et son épouse ne viennent à Valrose qu'en villégiature épisodique et peuvent donc satisfaire un désir si flatteur. Pourtant, à 20 000 F près (de l'époque), la richissime impératrice des Indes se privera de Valrose ! Paul Von Derwies demande 60 000 F pour six semaines, le Trésorier de la reine n'en propose que 40 000 F et finit par opter pour le Regina, "plus économique"... Ce marchandage, qui laisse pensif, ne masque vraisemblablement que des choix pré-établis en faveur du palace, plus approprié à la logistique des services d'ordre. A partir de Cimez, Victoria fait des visites et en reçoit... L'impératrice Eugénie (veuve de Napoléon III depuis 1873), la jeune reine Wilhelmine des Pays - Bas, le Président Félix Faure, et même un couple qui voyage rarement ensemble, l'empereur François - Joseph et son épouse Elisabeth, plus connue sous le nom de Sissi. Mais, sous les oliviers de Valrose, la reine Victoria n'a d'autre préoccupation diplomatique que de se faire servir une tasse de Darjeeling...
 

Simon Ituro Patino

Si le baron Von Derwies est un personnage de roman, Simon Patino (1860 - 1947) est, lui, un personnage de cinéma.

Petit métis bolivien, fils de savetier, il gagne laborieusement sa vie comme commis d'épicerie à Cochabamba. Il existe deux versions sur sa réussite soudaine. Selon la première version, son patron le somme de récupérer les 195 pesos dont il a fait crédit à un chercheur d'or. Simon part à dos de mulet et retrouve le prospecteur qui, en échange de sa dette, lui cède une concession de mine. L'épicier ne s'en contente pas et prélève les 195 pesos sur les gages du pauvre Patino tout en lui abandonnant la concession. Que révèle-t-elle ? Non pas de l'or mais de l'étain. Sept ans durant, Patino se privera de tout pour acquérir le maximum de concessions et devenir producteur d'étain. Deuxième version : il est employé dans un grand magasin lorsqu'il fournit à un prospecteur d'étain l'équivalent de dix semaines de son salaire en dynamite, mais sans autre succès que de recevoir une concession de terrain perdue sur les hauts plateaux des Andes. Laquelle deviendra le point de départ de son ascension vers la fortune.

Le fait est que Patino doit sa richesse à une main-mise progressive sur la production mondiale d'étain, au point d'être surnommé " le roi de l'étain " dans les années 20. Attiré par les honneurs et la vie mondaine, il devient ambassadeur de Bolivie à Madrid puis à Paris, constitue une brillante collection d'oeuvres d'art, marie l'une de ses filles à un prince de Bourbon, fait bâtir à Cochabamba un château qu'il n'habitera jamais et, accessoirement, achète Valrose en 1920.

Tout comme les trois financiers russes, il préserve le décor initial , en se limitant à rajouter son monogramme dans le grand salon de réception (dit " Salle des Actes ") et son nom à l'entrée de la propriété. Les " Années Folles " ne valent à Valrose d'autres folies que celles de soirées " champagne et caviar " jusque vers les années 40.

L'occupation allemande n'occasionne, heureusement, ni pillage grave ni saccages. Là encore, la bonne étoile du baron Von Derwies veille sur Valrose...

 
Texte et photos d'archives : Dominique Laredo