Le passé musical

A la fois mélomane et compositeur de musique, le Baron Von Derwies a eu les moyens de constituer un véritable orchestre et d'organiser des représentations dignes des meilleures salles d'opéra, entre 1875 et 1881. Principale trace du passé musical de Valrose : le Théâtre jouxtant le Château, reconverti épisodiquement en salle de cours  et d'examens puis en salle de conférences.

En revenant du Restau U ou en faisant une pause-cigarette hors de la BU, les étudiants font face à un bâtiment orientalisant et faisant corps avec le Château. Cette grande porte cintrée à double vantail faisant face à la BU a été, dans les années 1880, l'entrée d'honneur d'une salle d'opéra parmi les plus réputées de France.

Bâtisseur de château néo-gothique et de fausses grottes, amateur de statues versaillaises et de musique écoutée en solitaire, le Baron Von Derwies a poussé les affinités avec Louis II de Bavière jusqu'à contacter Richard Wagner... Et c'est d'après les conseils de Wagner qu'il a recruté Joseph Hasselmans pour diriger un orchestre de 35 à 50 musiciens installés dans une fosse, d'après le modèle de l'Opéra de Bayreuth. Autre hommage à Wagner et autre affinité avec Louis II : le Cygne qui déploie ses ailes au-dessus de la porte d'honneur du Théâtre, et que l'on peut très logiquement associer à Lohengrin. Cet opéra, composé en 1850, sera interprété pour la première fois à Nice le 29 mars 1881, au Cercle de la Méditerranée. Le même jour, le Cygne de Valrose sera le symbole d'un dernier chant, dédié au Tsar Alexandre II.

Les goûts musicaux du Baron Von Derwies l'incitent à concevoir des programmations variées et mûrement réfléchies, mettant à l'honneur des compositeurs contemporains (Glinka, Saint-Saëns, Bizet, Verdi, Wagner), sans exclure les maîtres de la musique classique (Bach, Haendel, Beethoven). Ouvrant progressivement les portes du Théâtre, réaménagé en salle d'opéra en 1878, le Baron multiplie les concerts et matinées musicales, à raison de trois représentations hebdomadaires ! Valrose devient véritablement un haut lieu de la vie musicale, telle que peuvent l'apprécier à Nice ceux-là même qui fréquentent à Paris l'Opéra Garnier ou les Concerts Colonne.

Peu enclin à partager ses plaisirs musicaux, le Baron Von Derwies répartit ses représentations : tantôt il y assiste seul (le Théâtre ne possède qu'une seule loge : celle du Baron), tantôt son épouse est chargée de recevoir les invités lors des fréquents concerts de bienfaisance, tantôt il se fait l'hôte de soirées fastueuses laissant un souvenir ébloui aux chroniqueurs de l'époque... Il organise ainsi en 1879 la première représentation en France de l'Opéra de Glinka, Une vie pour le Tzar, il fait appel au costumier de l'Opéra de Paris (la fameuse Baron), il invite grands artistes lyriques et musiciens célèbres de l'époque : Adelina Patti ("La Patti" comme on a dit "La Callas"), Tiberini, Jules Petit, le violoniste Joseph Joachim, le pianiste Francis Planté, le compositeur Ambroise Thomas. Il engage, de manière attitrée, "La" Dumbar Schultze et en fera l'une de ses légataires. Cantatrices et chanteurs renommés sont hébergés dans le "Petit Château", siège actuel de l'UFR Sciences et faisant face au "Grand Château", siège de la Présidence d'Université. La "Salle Von Derwies" conserve des lambris et une atmosphère intimiste qui étaient propices aux répétitions d'artistes, entre conversations de salon et mondanités.

Fortune faite, Paul Von Derwies n'oublie pas qu'il a été initialement maître de piano, tandis que son frère Nicolas a délaissé la carrière militaire pour développer ses dons de ténor. Il forme avec succès ses trois enfants : Véra chante, Serge joue du piano (récital en public le 19 avril 1879 et le 5 avril 1881, alors qu'il est devenu l'élève de Charles Delioux de Savignac), Paul compose (sa Rêverie Valse sera interprétée au Cercle de la Méditerranée par les choeurs de l'Eglise russe, le 19 mars 1898). Le Baron lui-même compose de la musique, avec une sensibilité qui le rapproche de l'Ecole romantique allemande, de Schubert et Mendelssohn. En 1878, il dédie à sa fille une complainte en trois couplets, dans le goût de Léo Delibes, publiée à Paris chez Durand et Schoenewerk. Comme ou peut s'y attendre de la part du Baron Paul Von Derwies, il y est question... de rose et d'amour !
   

 Frontispice de "Questions à Dufour", B.N.F

 "Qu'est-ce donc cela,
Qui si bien là,
Préside à toute pensée ?
Est-ce la gloire
Qui veut voir
Le monde tête baissée ?
Oh ! non, la cause
Est peu de chose.
                              Oh ! non, Dufour,
                              Crois-moi, pour voir la vie en rose
                              Il faut l'amour"

 
"M. Von Derwies est un musicien, musicien consommé" écrit de lui le baron de Nervo en 1881. Année décisive où tout se précipite : les concerts, de plus en plus fréquents, et puis le coup de force du destin...

Le 8 mars 1881, le Grand-Duc Nicolas, frère du Tsar Alexandre II, est de passage à Nice. Von Derwies le convie à Valrose pour y fêter son anniversaire, lors d'une soirée réunissant tout le gotha russe de la Riviera. Illuminations et feux de Bengale couronnent cette splendide soirée de printemps qui sera le point culminant des fastes musicaux de Valrose.

Le 13 mars 1881, le Tsar Alexandre II est tué lors d'un attentat terroriste. Le 23 mars, un incendie ravage le Théâtre de Nice et fait des dizaines de victimes parmi les spectateurs et les artistes. Le 15 juin de la même année, la fille du Baron, Véra, s'éteint en Allemagne à l'âge de seize ans. Au retour de ses funérailles, le 17 juin, le Baron succombe à une attaque d'apoplexie. Les portes du Théâtre de Valrose se referment alors sur l'écho de ces "Regrets" que le Baron avait programmé en début d'année.

Par la suite, des festivités musicales sont épisodiquement programmées dans le Théâtre ou dans le Parc ( le 21 mai 1916, alors qu'il venait pour une représentation d'Aïda, le ténor Mérina défraie la chronique en succombant à une attaque). Au cours des "Années Folles", le milliardaire bolivien Simon Patino relance les réceptions mondaines mais n'organise aucun concert de prestige.

De nos jours, le Campus en Musique renoue avec les excellentes traditions musicales de Valrose. C'est ainsi que les étudiants et les personnels de l'Université sont conviés à des récitals, tel que celui du Choeur Universitaire, ou à des concerts organisés en partenariat avec l'Opéra de Nice.    

Chronologie sommaire de la vie musicale à Valrose de 1872 à 1881 (d'après G. Favre et F. Gaziello )

- 1872 : formation d'un orchestre de 35 musiciens sous la direction de Haselmans, ex-directeur du Conservatoire de Strasbourg
- 11 février 1873 : programmation de la Symphonie en ut mineur de Beethoven
- 27 décembre 1873 : concert au bénéfice des Petites Soeurs des Pauvres (extraits d'oeuvres de Meyerbeer, Mendelssohn, Oberthur, Bach, Gounod, Weber, Boccherini)
- 28 janvier 1874 : programmation du Songe d'une nuit d'été, de l'Ouverture de Guillaume Tell, une Valse de Strauss, la Jota Aragonesa de Glinka
- 2 mars 1874 : concert de bienfaisance au profit des affamés de Samara
- 30 novembre 1874 : programmation de la 5ème Symphonie de Beethoven, extraits d'oeuvres de Liszt et Weber
- 1878 : agrandissement de la salle de concert de manière à pourvoir y interpréter des opéras
- 22 novembre 1878 : matinée musicale (Schiller-March de Meyerbeer, Ouverture de Tannhauser de Wagner, extraits de la 7ème Symphonie de Beethoven, de Samson et Dalila de Saint-Saëns, 2ème Polonaise de Liszt)
- 29 novembre 1878 : matinée musicale (Marche de la Reine de Saba de Gounod, Ouverture du Freischütz de Weber, La Jeunesse d'Hercule de Saint-Saëns, Le Mouvement perpétuel de Paganini)
- 6 décembre 1878 : concert avec Requiem romain de Bruch, Rêverie de Schumann, Karaminskaia de Glinka
- 26 décembre 1878 : inauguration solennelle de la salle d'opéra avec Philémon et Baucis et l'acte I du Faust de Gounod
- 5 janvier 1879 : première en France de La Vie pour le Tsar de Glinka (Sabinin et Wania sont respectivement interprétés par Nicolas Von Derwies et Dumbar Schultze)
- 18 janvier 1879 : soirée lyrique avec Lucie de Lamermoor et Philémon et Baucis. La cantatrice autrichienne Dumbar Schultze, mezzo-soprano, est engagée pour la saison
- 12 mars 1879 : concert avec la 5ème Symphonie de Beethoven
- 18 mars 1879 : programmation de Un Ballo in Maschera de Verdi
- 28 mars 1879 : dernière séance au profit des inondés de Hongrie avec Dunbar Schultze
- 3 avril 1879 : soirée d'opéra Extraits de La Contessa di Lascaris, opéra de Paul Von Derwies interprété par Dumbar Schultze ("mélancolique chant d'oiseau dans une nuit de mai" écrit R. d'Arènes)
- 19 avril 1879 : programmation de Lalla Roukh de Félicien David et de l'Hymne russe de Lwoff (en l'honneur d'Alexandre II qui vient d'échapper à un attentat) ; Serge Von Derwies interprète le Concerto pour piano de Mendelsohn
- 7 novembre 1879 : Von Derwies ramène son orchestre de Trevano
- 30 décembre 1879 : concert sous la direction de Muller Berghaus ( Ouverture de Rienzi, Symphonie de Mozart, Chant religieux de Mendelsohn, Rapsodie hongroise de Liszt)
- 30 janvier 1880 : soirée lyrique (extraits du Guillaume Tell de Rossini)
- 27 février 1880 : retour de Dumbar Schultz, qui interprète des extraits de Djamileh et des Pécheurs de perles de Georges Bizet
- 5 mars 1880 : représentation de Dolorès de l'Italien Anteri Manzocchi
- 10 avril 1880 : deuxième représentation au profit des aveugles de Russie
- 1er juin 1880 : concert sous la direction de Muller Berghaus (ouverture de Tanhauser, Largo de Haendel, Tarentelle de Paul Von Derwies)
- 11 juin 1880 : départ de Von Derwies, avec orchestre et troupe d'opéra, pour Trevano jusqu'en novembre. Le chef d'orchestre Müller Berghaus est remplacé par Hans Sitt (qui deviendra par la suite professeur au Conservatoire de Leipzig)
- 27 décembre 1880 : concert avec le pianiste Serge Planté et le violoncelliste Servais (ouverture d'Eléonore, Concerto de Haydn, Romances de Glinka)
- 18 janvier 1881 : représentation du Rigoletto de Verdi
- 21 janvier 1881 : récital avec deux pièces inédites de Paul Von Derwies (Tarentelle et Andante Religioso) ; un extrait de Rosamunde de Schubert ; l'ouverture de Geneviève de Schumann ; la 4ème Symphonie de Beethoven
- 28 janvier 1881 : récital ( partition inédite du Baron Les Regrets, Le Dernier Sommeil de la Vierge de Massenet, la Symphonie en ré majeur du Danois E. Lassen)
- 30 janvier 1881 : concert avec Les Cloches du Soir, Printemps d'amour et Tarentelle de Paul Von Derwies ; l'ouverture de La Vie pour le Tsar et Kamarinskaia de Glinka ; tableaux vivants interprétés par Serge et Véra Von Derwies, d'après Pouchkine et Gogol
- 4 mars 1881 : matinée d'orchestre avec Ambroise Thomas (ouverture de Mignon)
- 6 mars 1881 : récital (Lucia di Lamermoor de Donizetti, Roma de Bizet)
- 8 mars 1881 : soirée de gala en présence du Grand Duc Nicolas et de son fils Pierre (reprise de La Vie pour le Tsar de Glinka)
- 29 mars 1881 : matinée musicale en hommage au Tsar Alexandre II, assassiné le 13 mars (Marche funèbre de Paul Von Derwies, Largo de Haendel, Choral et Fugue de Bach, ouverture de La Vie pour le Tsar, Stabat Mater de Rossini)
- 5 avril 1881 : concert (Grande Polonaise de Chopin par Serge Von Derwies, Tarentelle de Raff)
- 8 avril 1881: concert (Symphonie en sol mineur de Mozart, Marche hongroise de Schubert, Songe d'une Nuit d'Eté de Mendelssohn, Scherzo de Paul Von Derwies)
- 19 juin 1881 : service funèbre en l'église russe à la mémoire du Baron Von Derwies et de sa fille Véra


Textes et photos d'archivesDominique Laredo