Françoise Barré-Sinoussi : « Gardons une mémoire de ce qui a été fait avec le VIH »

Le Pr Barré-Sinoussi, prix Nobel de Médecine en 2008 pour sa co-découverte de l'entité à l'origine du Sida, a inauguré le 6e congrès d'épidémiologie, hébergé cette année à Nice.

« De rapport, entre le virus de limmunodéficience humaine (VIH) et celui dEbola, il ny en a pour ainsi dire pas »prévient le Professeur Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de Médecine en 2008. Co-découvreur de l’entité à l’origine du Sida, elle a inauguré le 10 septembre dernier le 6e congrès international d’épidémiologie, hébergé cette année par l’Université Nice Sophia Antipolis (1). De retour d’Afrique, elle n’a pu échapper aux interrogations des médias sur la propagation de la fièvre hémorragique, originaire en 1976 du Soudan et de la République Démocratique du Congo.

« Les symptômes, les modalités de transmission, l’échéance avant survenue de la mort nont rien de comparable », a répété l’académicienne. Il s’agit évidemment dans un cas comme dans l’autre d’éléments génétiques, c’est-à-dire dotés d’un ADN, nécessitant un organisme hôte pour se répliquer et ainsi se propager. Mais, c’est le cas de nombreux virus, auxquels correspondent, ou non, aujourd’hui des vaccins. Par exemple, L’Herpès, le Chikungunya, l’Epstein-Barr virus, l’hépatite C, le SRAS ne répondent encore à aucun remède.

« En revanche, lexpérience, au début des années 80, du Sida, peut nous éviter de reproduire des erreurs », assure Françoise Barré-Sinoussi. « La panique, au regard de lampleur de l’épidémie, nest jamais une alliée pour parer lextension dune maladie virale », insiste la biologiste. Au-delà du travail de recherche mené en laboratoire, elle tient en effet à souligner l’importance des mesures de prévention à communiquer aux populations cibles. « Nous avons actuellement du mal à contenir l’épidémie en raison de la difficulté à établir une barrière sanitaire », explique le prix Nobel de Médecine.

 

La vaccinologie reste une science avec encore beaucoup de lacunes

 

Car, Ebola se transmet au toucher, y compris sur le corps de personnes décédées, par tous les fluides organiques, mais en aucun cas par voie respiratoire. Autrement dit, l’épidémie ne peut pas se propager simplement dans l’air. « Malheureusement, il existe en Afrique une culture du rite funéraire où il faut toucher le mort. Il est donc extrêmement compliqué de bousculer cela », souligne Françoise Barré-Sinoussi. Selon elle, comme pour le Sida, le discours de prévention doit passer par les associations locales. « Dailleurs, les groupes mobilisés pour la lutte contre le VIH pourraient certainement servir dappui contre Ebola », suggère le Professeur.

Quant à la recherche, « la vaccinologie reste une science avec encore beaucoup de lacunes », reconnaît la biologiste. Ainsi, jamais elle ne s’aventurerait à s’engager sur une date pour un vaccin contre le Sida. Toutefois, elle connaît le vœu le plus cher des patients : « suivre un traitement quun jour, ils pourraient arrêter ». Après l’obtention du prix Nobel, Françoise Barré-Sinoussi a choisi d’orienter ses travaux sur les régulations congénitales des infections par le VIH. Elle insiste en outre sur le rôle clé des épidémiologistes dans l’avancée de la recherche médicale.

 « Il sagit dune des composantes critiques à lensemble des disciplines. Grâce à la collecte et à lanalyse des données, émergent des questions scientifiques et de santé publique. Nous pouvons élaborer des protocoles en ayant à lesprit quel nombre d’échantillons nous permettra une interprétation pertinente des résultats », estime l’académicienne. Face à l’émergence, voir à la réémergence de virus, d’agents infectieux et de souches résistantes aux traitements (par exemple dans le cas de la tuberculose), elle confirme : «  Nous ne pouvons nous passer, en virologie, de la surveillance, des épidémiologistes, des observations cliniques ».

 

Laurie CHIARA

 

(1)    Le congrès s’est déroulé du 10 au 12 septembre sur le site Pasteur de la Faculté de Médecine. Il était organisé conjointement par l'ADELF (Association des Epidémiologistes de Langue Française), EPITER (Association pour le développement de l'épidémiologie de terrain), le Département de Santé Publique du Centre Hospitalier Universitaire de Nice et l'Institut d'Ingénierie pour les Systèmes de Santé et l'Autonomie de l’UNS.

 

 

Quelques repères historiques : 

 

➤Déjà, les Babyloniens, puis Hippocrate, décrivent les symptômes d’infections virales.

➤La première variolisation a lieu en Chine au 16e siècle. La pratique sera introduite en Angleterre au 18e siècle. 

➤Pasteur énonce le premier grand principe de la vaccination en 1881 : « exposer à une forme atténuée pour prévenir les formes graves d’une maladie ».

➤En 1885 il réalise les premiers essais sur l’Homme de vaccin contre la rage.

➤1892 : le premier virus à être véritablement identifié est la mosaïque du tabac.

➤Dans les années 1930, l’invention de la microscopie électronique, les études aux rayons X, les analyses chimiques et protéiques, les avancées techniques sur les cultures cellulaires permettent d’observer de plus en plus précisément les virus.

Dans la foulée, les progrès technologiques entraînent l’évolution des concepts.

➤En 1985, l’amplification en chaîne par polymérase (PCR) révolutionne le diagnostic. Il s'agit d'une technique utilisée en biologie moléculaire pour amplifier un faible échantillon de matériel génétique. Cela permet, entre autres, de détecter la présence de virus comme le sida ou les hépatites à partir d'une prise de sang.